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« Chronique d’un lien inattendu » Au pays des écureuils

Samedi 11 avril 26 – Le Nid de la Chouette – Carlsberg/ Esthal – Arrivée

Pour cette semaine hors du temps, j’ai choisi un lieu inconnu à 2h de route de la maison, direction Nord en Allemagne, dans la Palatinat, aux abords d’un minuscule village rattaché à Carlsberg.

Nous avons décidé d’explorer les sentiers de cette forêt nommée le Pfälzerwald.
Ce massif prolonge directement les Vosges du Nord, de l’autre côté du Rhin.

Autrefois, ces reliefs formaient un seul ensemble, séparé il y a des millions d’années par l’ouverture du fossé rhénan.
Aujourd’hui encore, tout se ressemble : mêmes forêts, mêmes rochers de grès rouge, mêmes vallées calmes. Ce territoire est reconnu comme une seule entité naturelle :
la réserve de biosphère UNESCO Pfälzerwald–Vosges du Nord.

Concrètement, nous ne sommes pas dans les Vosges au sens administratif, mais bien dans leur continuité qu’on appelle aussi la Vasgovie.

Une frontière existe sur la carte, mais pas dans le paysage.

Notre gîte est incroyable. C’est une maison nichée dans une pente abrupte à l’orée de la forêt. Son nom : « le nid de la chouette ». Il y a des bibelots de toute sorte qui jalonnent l’immense jardin et qui nous rappelle que nous sommes, effectivement, dans le nid de la chouette. La déco fait un peu bric à brac mais n’est pas dénuée de charme. La maison a tout le confort possible. Le lieu est très calme, habité par une multitude d’oiseaux : merle, pouillot véloce, rouge gorge, roitelet triple-bandeau, …

A peine nos affaires posées, je suis partie explorer, seule, les alentours dans un rayon de 5 km. Les sentiers sont bien balisés, le pin maritime domine l’espace boisé.

Les sols de grès étant pauvres, secs et acides, ces conditions favorisent les pins, capables de pousser là où d’autres arbres s’installent plus difficilement. À cela s’ajoute l’histoire : les forêts ont été fortement exploitées, puis replantées en partie avec des pins, mieux adaptés à ces terrains. Aujourd’hui, ces paysages sont donc le résultat à la fois du sol et des usages passés.

Nous n’avons pas rencontré nos hôtes, seulement échangé par SMS.
À notre arrivée, deux présents nous attendaient : une bouteille de vin blanc et des friandises au lapin destinées aux chiennes.

Ce geste, présenté comme une attention, révèle une banalisation profonde.
Ces friandises au lapin, derrière leur apparente innocuité, reposent sur l’exploitation et la mise à mort d’êtres sentients, transformées ici en simple produit de récompense, jamais questionnées.

Nous ne consommons pas d’alcool par choix politique et sommes antispécistes.
Les chiennes sont végétaliennes. Mais au-delà de nos pratiques, ce qui frappe, c’est l’évidence avec laquelle deux formes de consommation — l’alcool et les produits issus de l’exploitation animale — sont proposées sans être interrogées.

D’un côté, une drogue socialement valorisée, intégrée aux codes de l’hospitalité.
De l’autre, des produits issus de corps appropriés, transformés en marchandises, rendus acceptables sous la forme de “friandises”.

Dans les deux cas, il s’agit de normes incorporées, répétées sans distance critique. Ce qui est offert ici dépasse le simple cadeau : cela révèle un système violent où certaines pratiques sont naturalisées, légitimées, et soustraites à toute remise en question.

Nommer cette banalité est essentiel pour la fissurer !

En fin de journée, de retour au gîte, j’ai voulu m’installer au calme dans le salon de jardin. Et là, face à moi, accroché à l’arbre : un écureuil. Figé. J’ai cru à un corps empaillé. Comment avais-je pu ne pas le voir en arrivant ? Je suis restée sidérée.

Moi, pétrifiée d’effroi face à un être empaillé — lui… de crainte.

Puis la fuite de cette petite personne rousse. Elle était bien là, pleinement présente. La mangeoire remplie de graines est visiblement sa cantine : je l’avais simplement dérangée en plein repas.

Le basculement a été immédiat. À l’horreur a succédé une joie immense en comprenant que nous allions cohabiter une semaine.

J’ai décidé que ce serait elle. Le masculin s’impose trop souvent par défaut dans la langue ; ici, je choisis autrement.

Nous l’avons longuement observée hier soir, derrière les vitres, pour ne pas troubler sa tranquillité. Je peux aussi la voir depuis ma chambre, à l’étage, juste en face de sa cantine. Le balcon surplombe la pente — un point d’observation privilégié, presque irréel.

Dimanche 12 avril 26 – Randonnée > Boucle Vue sur le Leiningerland

Au réveil, notre résidente était encore à se gaver de graines. Je lui ai coupé des petits morceaux de pommes.

J’ai super bien dormi, le calme des lieux est impressionnant.

Le programme du jour est une boucle, d’une dizaine de km, à 5 minutes en voiture de la maison, au départ de Altleiningen.

Ce n’est pas une randonnée spectaculaire, mais une randonnée de contraste : elle raconte le passage d’un monde fermé à un paysage ouvert, presque en douceur. Les sentiers sont souples, parfois tapissés d’aiguilles, pins et feuillus alternent les espaces traversés. La lumière encore diffuse en avril est filtrée par une canopée timide du printemps naissant.

Les 300 m de dénivelé se répartissent en montée douce. Elle commence presque sans qu’on s’en rende compte, sur un chemin large, souple, où le pas trouve facilement son rythme. Puis peu à peu, le sentier se resserre, se faufile entre les troncs, oblige à regarder où l’on pose le pied.

Le sol change lui aussi. Moins de feuilles, plus de sable, quelques racines, des zones plus sèches. La forêt cesse d’être uniforme. Des reliefs apparaissent, discrets d’abord, puis plus affirmés.

Et puis la roche affleure. Par endroits seulement, comme si elle hésitait encore à se montrer. Des plaques, des strates, des blocs émergent du sol, modifiant la texture du chemin, ralentissant la marche.

Sans rupture, quelque chose bascule.
Le regard porte un peu plus loin, les lignes du paysage se dessinent. La forêt ne se referme plus complètement. Elle laisse passer la distance.

Un des points de passage sont les Kupferfelsen, surnommés le “Kamelkopf”, la tête de chameau. Ils ne s’imposent pas par leur hauteur, mais par leur présence. Des blocs de grès, épais, stratifiés, comme empilés par le temps. Leur base est creusée, leurs flancs marqués de couches horizontales, leurs sommets arrondis et sombres, parfois couverts de mousse et de fougères discrètes.

On tourne autour, on passe dessous, on les contourne.
Ils ne dominent pas : ils occupent l’espace. Il y a quelque chose de presque organique dans leurs formes — des volumes lourds, irréguliers, qui semblent avoir glissé plutôt que poussé, qui font corps avec le paysage.

Le chemin replonge ensuite dans une forêt plus enveloppante.
La lumière est plus diffuse, les sons s’étouffent. Les rochers disparaissent, mais leur présence reste en mémoire, comme une ponctuation dans la marche. Le retour se fait par un sentier étroit à flanc de montagne puis longe le ruisseau de l’Eckbach où Suzy va pouvoir se désaltérer.

Nous rentrons, affamées, et décidons d’aller déjeuner dans la maison de la nature « Rahnenhof » à 500m de notre gîte. Nous l’avons repérée sur Happy Cow car elle propose deux plats véganes.

J’avais localisé l’endroit lors de ma mini randonnée de la veille. Situé dans un creux de forêt, alors que les sentiers étaient vides d’humains, lui grouillait de monde et de vie. Beaucoup de famille qui semblait connaître et apprécier ce lieu pourtant isolé des routes passantes. Cet endroit a quelque chose de simple et profondément ancré. Une grande bâtisse claire posée là comme un refuge ancien pour marcheur·euses fatigué·es.

À l’extérieur, quelques tables en bois, espacées sous les arbres encore clairsemés, des aires de jeux pour les enfants. Rien de décoratif, juste l’essentiel : s’asseoir, respirer, laisser retomber la marche.

À l’intérieur, on bascule dans une autre époque. Bois omniprésent, carrelage un peu daté, lumières douces… une ambiance qui évoque les années 50 ou 60, sans mise en scène, sans nostalgie fabriquée. Juste quelque chose qui n’a pas changé.

Le fonctionnement est direct et très chaleureux :
on commande au comptoir,
on récupère son plateau,
on s’installe où il reste une place,
et on débarrasse soi-même.

Pas de service, pas de distance — tout circule.

Le public est majoritairement âgé, des habitué·es visiblement. Ça parle doucement, ça prend son temps. Il n’y a rien de spectaculaire, et c’est précisément ce qui rend l’endroit si accueillant. On est loin des lieux calibrés pour plaire. Ici, c’est populaire au sens plein : accessible, vivant, sans filtre.

À l’entrée, un panneau : « Respect ! Pas de place pour le racisme ».
Ce n’est pas qu’un message. C’est une prise de position affichée, un engagement à ne pas laisser passer. Dans ce lieu simple et populaire, ça donne une profondeur inattendue.

En faisant des recherches sur ce lieu, j’ai compris pourquoi il me parlait tant et pourquoi on s’y sent si bien.  Le Rahnenhof est une maison d’accueil populaire, née du mouvement syndical, marquée par la résistance au nazisme, engagée dans le social et l’écologie depuis plus d’un siècle. On y mange, oui — mais surtout, on y partage un espace politique, populaire, qui n’a jamais été neutre.

Géré par les NaturFreunde, un mouvement historiquement lié aux luttes ouvrières et à l’éducation populaire, le lieu incarne un même élan : marcher, transmettre et s’engager.

Le repas était copieux et excellent ! Nous sommes rentrées repues au gîte.

Je me suis installée devant la fenêtre de la cuisine, tournée vers la mangeoire du jardin. Pendant que j’écris, Miss Écureuil apparaît, repart, puis revient encore se nourrir de quelques graines, pour mon plus grand plaisir.

lundi 13 avril 2026 – journée pluvieuse

Pluie annoncée pour toute la journée, nous décidons de consacrer ce jour à des visites de villages typiques en laissant Suzy et Rosa au chaud, au gîte.

Avant cela, nous leur proposons une mini balade dans la forêt proche. Là, ça se complique car Suzy refuse catégoriquement la pluie. Pas de négociation. Pas de compromis. On décide donc de prendre la voiture pour faire 500m afin qu’elle croie qu’on part en voyage. Elle marche 10 minutes. Elle sent la pluie. Elle fait demi-tour. Fin de l’aventure. Elle a une cohérence intérieure remarquable. Elle ne transige jamais avec elle-même. C’est à la fois fascinant et … tellement Suzy !

On part découvrir les villages alentours vers 11h.

Première étape, perchée à près de 270 m d’altitude, la ruine du château de Neuleiningen qui surplombe le village et la vallée de l’Eckbach, à la frontière entre la forêt du Palatinat et les reliefs tertiaires. Construite vers 1240 par le comte Frédéric III de Leiningen-Dagsburg, elle faisait partie d’un réseau défensif avec Altleiningen et Battenberg, contrôlant l’accès depuis la plaine du Rhin.

Aujourd’hui, sous la pluie et en début de semaine, le lieu semble suspendu hors du temps : aucune présence humaine, seulement le silence, la pierre humide et cette impression rare d’avoir la ruine pour soi seule — une atmosphère à la fois solitaire et intensément habitée qu’on savoure pleinement.

Deuxième étape : le village viticole de Großkarlbach, typique de la région.
Les rues sont désertes, bordées de bâtisses anciennes, imposantes et cossues, où chaque façade raconte une prospérité ancienne. La richesse liée à la vigne est bien présente, inscrite dans la pierre et les volumes.

Sous le ciel gris, l’ambiance reste hors du temps — silencieuse, presque figée, comme si le village retenait son souffle. Et pourtant, derrière cette esthétique patrimoniale, une autre lecture affleure : celle d’un territoire façonné par une drogue dont la consommation est profondément normalisée. Le vin, ici élevé au rang de culture et de tradition, incarne cette drogue socialement intégrée, banalisée au point d’en devenir invisible — inscrite dans les paysages comme dans les habitudes.

Troisième et dernière étape, le hameau de Höningen, niché à environ 300 mètres d’altitude au bord de la forêt du Palatinat, le paysage se resserre, plus intime, plus rural, presque secret. Une route étroite serpente entre les collines vers le Rahnfels et nous y conduit. Le cœur du lieu, ce sont les vestiges du monastère augustinien fondé au XIIe siècle : des pans de murs, un pignon d’église encore debout, un porche qui semble ouvrir sur un autre temps.

Surplombant le village, la petite église Saint-Jacques de Höningen, datant du XIIe siècle, se dresse, sobre et ancrée dans la pierre, comme un repère immobile.

Autour d’elle, le cimetière s’étend en pente douce : des tombes clairsemées dans l’herbe humide, d’autres directement enchâssées dans le mur, presque absorbées par lui. Les plus anciennes, sculptées et rongées par le temps, côtoient des pierres plus récentes — sans rupture, comme si les époques cohabitaient harmonieusement.

De surprenantes décorations jalonnent les rues. Elles relèvent d’un folklore rural un peu décalé, à la frontière entre humour et étrangeté. Il y a quelque chose de volontairement kitsch et bricolé. L’ensemble crée un contraste assez troublant — entre le familier et le légèrement inquiétant. On pourrait qualifier ça de “fantaisie villageoise” ou de “kitsch champêtre”, avec une touche d’absurde : une manière d’habiter l’espace extérieur en y injectant de la présence, même artificielle, comme pour rompre le vide des rues. On retrouve cette façon d’habiter les cours et jardins partout. Notre gîte en est un exemple parfait.

Pour le déjeuner, on a fait quelques courses chez REWE — un véritable paradis pour qui mange végane. Ici, les options abondent, aussi bien en magasin que dans les restaurants alentour : on pourrait facilement en faire un séjour entièrement gastronomique.

On en a profité pour acheter des noisettes et des graines de tournesol pour Madame Écureuil. Et ce soir — surprise totale — ils sont deux à venir se goinfrer au même endroit. J’ai littéralement crié de joie.

Mardi 14 avril 2026 – Trouver le cimetière juif de Carlsberg

Le temps est plus clément, les nuages gorgés de pluie sont derrière nous. Sur les panneaux touristiques, au début des sentiers de randonnée, j’ai repéré la photo d’un cimetière juif local.

J’ai une tendresse particulière pour les cimetières. Ce sont des lieux où les tombes m’apaisent, aiguisent aussi ma curiosité, où je peux vagabonder dans un passé inconnu que je réinvente au gré de mon imaginaire. Après avoir exploré diverses cartes, j’ai réussi à localiser ce minuscule lieu (3,4 ares) lové dans la forêt et j’ai tracé le circuit du jour en fonction de lui.

11 km et moins de 300 m de dénivelé, entre bois, prairies, ruisseaux chantants, étangs oubliés et ruelles bordées de maisons cossues dans des quartiers résidentiels. Le parcours est jalonné de nombreux centres équestres. Ici, ce ne sont pas les vaches qu’on exploite le plus, mais les chevaux, visiblement. La forme change, pas le fond : une même violence, organisée, normalisée.

Le trésor du jour se niche donc au cœur de la forêt, presque introuvable, minuscule cimetière juif. Rien ne l’annonce vraiment. Il faut savoir qu’il est là, ou tomber dessus par hasard, comme sur un fragment d’histoire oublié. Ouvert en 1861, il n’a presque pas eu le temps d’exister. La communauté de Carlsberg disparaît dès 1868. Quelques années seulement, à peine une présence, puis plus rien — ou presque. Il reste un enclos dérisoire et quelques pierres. Certaines tiennent encore debout, d’autres penchent, d’autres s’effacent. La mousse les recouvre, les inscriptions se dissipent. Rien de monumental, rien qui cherche à durer. Juste des traces. Et pourtant, ce lieu dit quelque chose de profondément politique. Il raconte des existences tolérées un temps, puis dissoutes, rendues invisibles. Il dit la fragilité de certaines présences dans l’histoire, leur disparition presque sans bruit, comme si elles n’avaient jamais compté.

La forêt enveloppe le tout. Elle adoucit, elle protège peut-être. Mais elle participe aussi à cet effacement lent, presque confortable, où la violence du passé se fond dans le paysage.

Alors il faut s’arrêter. Regarder ces pierres pour ce qu’elles sont : non pas seulement des tombes, mais des preuves. La preuve qu’ici, il y avait des vies, des familles, une présence. Et que leur disparition n’a rien de naturel. Il reste ces pierres, mémoire ténue, qui résiste encore à l’oubli.

Le retour se fait par un large sentier sableux dans une forêt de pins maritimes où le ciel bleu devient la dominante du jour.

Suzy a réussi à se rouler dans deux cacas et Rosa a mangé quelque chose et on ne veut pas savoir ce que c’est. La douche est de circonstance au retour.

Ce soir, on teste le restaurant aux propositions véganes de Neuleiningen, déniché hier.

Sinon, nous avons officiellement trois écureuils ! La résidente “officielle” s’est installée entre deux branches, juste au-dessus de la mangeoire, en véritable gardienne du trésor. Les deux autres tentent des approches pas toujours discrètes… sans grand succès. Résultat : un va-et-vient complètement chaotique sur toutes les branches du coin.

Mercredi 15 avril 2026 – Battenberg et Rahnenhof

Dès le lever, je file sur la terrasse pour assister au ballet des écureuils. Je crois que c’est ce qui me réjouit le plus ici. Les observer est fascinant. Très vite, leurs personnalités se dessinent : il y a l’“ancienne”, celle qui occupe les lieux, plus assurée, presque familière avec moi ; et puis les deux autres, plus petits, plus nerveux, qui restent à distance.

Elle, en revanche, tient le territoire. Entre elle et moi, ça fait déjà beaucoup de présence à tolérer pour des êtres plus discrets. Désormais, elle descend manger tranquillement au pied de l’arbre pendant que je suis installée dans le jardin. Son drey est là, dans les sapins qui bordent la maison.

Et puis, ce matin, une apparition furtive : un roitelet triple-bandeau. Première fois que je le vois. Comme un minuscule éclair dans les branches et sur la mangeoire — une présence presque irréelle, magique.

Ce lieu est vraiment habité, vibrant de présences furtives et de scènes minuscules qui happent toute l’attention. C’est vrai qu’on pourrait juste rester là, à cohabiter avec toutes ces vies dans une parfaire harmonie.

Puis nous sommes parties explorer ce qu’on appelle le « balcon du Palatinat » : le village de Battenberg, suspendu au-dessus de la plaine à une quinzaine de minutes du gîte (en voiture).

C’est la plus petite commune du district de Bad Dürkheim. Accrochée à la lisière de la forêt palatine, à environ 300 m d’altitude, elle offre une vue dégagée sur la plaine du Rhin, jusqu’à Francfort-sur-le-Main et les reliefs de l’Odenwald. On comprend vite d’où vient son surnom.

Un château domine le village, aujourd’hui transformé en hôtel privé. Alors nous avons préféré arpenter les forêts alentours, verdoyantes, sur une dizaine de kilomètres — notre première vraie journée printanière : les feuillus déploient leurs jeunes feuilles, et les oiseaux s’en donnent à cœur joie dans une joyeuse cacophonie de saison. Toujours très peu d’humains sur les circuits empruntés (très bien balisés par ailleurs).  On privilégie des petits circuits pour Suzy — 9 ans, de l’arthrose — mais toujours partante pour randonner. Comme elle adore cela, j’adapte nos découvertes à ses capacités.

Au détour d’un sentier emprunté, une croix surgit, posée là comme un récit figé. Plusieurs versions circulent, aucune certitude. Mais il y en a une qui me parle davantage que les autres : celle où un humain est pris pour un sanglier. Un bruit dans les fourrés. Une silhouette. Un tir. On appelle ça une erreur. Mais est-ce vraiment une erreur, ou le produit logique d’un système où l’on apprend à abattre avant même de regarder ? Où l’on transforme des présences en cibles, des corps en simples occasions de tirer ? Au fond, peu importe que la balle atteigne un humain ou un sanglier. C’est précisément là que le problème se révèle dans toute sa brutalité : la chasse repose sur l’acte de tuer. Elle normalise la mise à mort, elle l’entraîne, elle l’ancre dans des gestes, des réflexes. Dans ce cadre, la confusion n’est pas une anomalie. Elle est une conséquence.

Cette croix ne raconte pas seulement une tragédie isolée. Elle met en lumière une violence plus vaste, rendue ordinaire. Une violence qui ne dépend pas de l’identité de la cible — mais du fait même qu’il y en ait une.

Au retour, on décide d’aller déjeuner au Rahnenhof, à 500 mètres de la maison, en empruntant un joli chemin boisé. Nous sommes vraiment tout près. Avec la douceur printanière et le soleil du jour, on s’installe dehors, sur les jolis salons de jardin en bois. Ce séjour se tisse de joies simples, de lenteur appréciée, de moments précieux.

Et pendant que je complète mon journal, Madame Écureuil me tient compagnie, affairée à engloutir ses graines, imperturbable. Et en fait, je viens de réaliser qu’ils ne sont pas trois… mais quatre à virevolter dans les arbres alentours pour grappiller leur part du festin. C’est complètement fou.

Jeudi 16 avril 2026 – Les écureuils et le circuit du Ganerbenweg à l’Ungeheuersee en passant par la Bismarcktürme

Les rituels sont installés au gîte et nourrir et observer les écureuils sont mes premières activités alors que tout le monde dort encore.

Ce matin, Phlau se sent « molle » et comme Suzy a bien marché ces derniers jours, elles décident de rester à la maison. Enfin, c’est surtout nous qui décidons pour Suzy malgré le fait qu’elle est toujours partante pour n’importe quelle randonnée !

Je pars donc avec Rosa sur ce sentier au nom étrange : Ganerbenweg. Il est à 20 minutes en voiture de notre havre.  Ganerbenweg : un mot venu du vieux droit germanique, où tout était “commun”, indivisible, partagé entre héritiers. Une idée presque vertigineuse aujourd’hui, dans ces forêts qui semblent, elles aussi, appartenir à quelque chose de plus vaste que nous.

La boucle fait une dizaine de kilomètres, et très vite, le chemin s’enfonce dans les pins du Pfälzerwald. L’air y est sec, résineux, et le sol crisse sous les pas. La journée s’annonce chaude. Par endroits, des roches aux lichens et aux mousses vertes surgissent, comme si la forêt avait laissé affleurer ses os. Nous nous aventurons vers la Teufelsmauer, une muraille rocheuse presque cachée, faite de conglomérats et de grès rouges vieux de millions d’années.  Ensuite, la descente s’amorce vers l’Ungeheuersee. Un plan d’eau sombre, en apparence immobile, écrin aux verts foncés presque noirs dans le creux de la forêt. Les panneaux racontent : peu profond, acide, sans poissons. Ancien lieu de pâturage, puis laissé à lui-même.

Et pourtant, il déborde. Pas de mouvement visible, mais l’air vibre — saturé du chant des grenouilles. Un grondement diffus, continu, presque enveloppant.

Il n’y a plus d’humain.
Plus d’usage. Plus d’exploitation.

Seulement cette présence dense, sonore, indifférente à nous.

Nous traversons ensuite des bois de feuillus et des bancs jalonnent le parcours.

Plus loin, le Heidenfels demande un peu d’attention : marches creusées dans la pierre, passages étroits, tunnels naturels. On ne marche plus vraiment, on explore. C’est un agglomérat gigantesque de roches sombres rouges et vertes selon leur exposition aux vents. Impressionnant lieu qui peut aussi servir de refuge.

Nous poursuivons sur de jolis sentiers qui passent par une fontaine où Rosa peut se désaltérer.

Au sommet du Peterskopf, la silhouette de la tour de Bismarckturm Peterskopf apparaît. Aujourd’hui elle est fermée, mais peu importe : les bancs autour invitent à s’arrêter. Elle se dresse comme un bloc compact de grès rouge, presque austère.
Massive, carrée, elle repose sur une base élargie qui lui donne un air de forteresse plutôt que de simple belvédère. Elle n’est pas seulement un point de vue : elle impose une présence, presque autoritaire, dans le paysage forestier. Les Bismarcktürme sont des monuments construits en Allemagne autour de 1900 en hommage à Otto von Bismarck, figure centrale de l’unification allemande en 1871. Après sa mort, plus de 200 tours sont édifiées entre 1898 et 1910, dans un contexte de forte affirmation nationale.

Ces constructions ont une triple fonction :

  • commémorer Bismarck
  • symboliser l’unité allemande
  • servir parfois de tours à feu lors de cérémonies patriotiques

La tour du Peterskopf, située à environ 480 m d’altitude, s’inscrit dans ce mouvement. Construite au début du XXe siècle, elle combine point de vue et monument politique. Aujourd’hui, elle est avant tout un site de passage pour les randonneu-ses-rs.

Sous couvert de mémoire, c’est surtout une vision du monde que l’on a figée dans la pierre.

Le sentier continue, croise la Lindemannsruhe, ancienne maison forestière née dans les années 1920, témoin discret d’une époque où l’on organisait la forêt autrement.  Au pied de cette maison forestière, une borne jaune tranche avec les teintes du sous-bois. Station de secours pour vélos : outils suspendus, pompe prête à l’usage. Un petit îlot d’assistance au milieu du chemin.

Ce qui reste après la boucle, ce n’est pas seulement la beauté des roches ou le calme du lac.
C’est une impression plus diffuse : Ces paysages racontent une histoire humaine, mais ils montrent aussi qu’ils peuvent s’en détacher. Le chemin des “biens communs” devient alors autre chose — une traversée entre ce que l’on a façonné et ce qui persiste sans nous.

Retour par la jolie route de crète au gîte où nous attendent les écureuils. La douche et la sieste seront bienvenues.

Ce soir nous avons réservé dans une pizzeria de Grünstadt qui propose tout végane le jeudi.

Un autre monde est tellement possible.

Vendredi 17 avril 2026 – toujours les écureuils et découverte du Lac Eiswoog

J’ai constaté que la variété d’écureuils qui viennent à notre cantine s’est étoffée. Il y en a de toutes les couleurs et de toutes les tailles, mais ils font tous partis des « écureuils dits roux ». J’ai arrêté de les compter.

Aujourd’hui j’ai choisi un circuit que nous pourrions faire au départ du gîte. J’ai mis le conditionnel car Suzy refusera de partir si on ne prend pas la voiture… donc on a pris la voiture pour 500 mètres !  Notre point de départ est le Rahnenhof que j’aime tant. On pourra y déjeuner au retour de notre circuit de 12 km.

La boucle choisie débute sous un ciel clair.
Très vite, le chemin s’enfonce dans une forêt mixte, aérienne avec ses longs troncs élancés et lumineuse à la fois. Le soleil perce, mais l’ombre des arbres accompagne chaque pas, rendant la marche agréable. Des bancs jalonnent le parcours. Régulièrement. Comme une invitation à s’arrêter, à observer, à ne pas simplement traverser.

Le paysage porte son âge.
Le grès ancien est présent partout, vestiges de formations vieilles de millions d’années. Une géologie lente, silencieuse, qui structure tout sans jamais s’imposer.

Puis, dans le creux du paysage, le viaduc de l’Eistal apparaît. Long de 271 mètres, construit en 1932, ancien pont ferroviaire aujourd’hui désaffecté, il traverse la vallée avec une précision métallique. C’est l’un des ouvrages les plus célèbres du Palatinat. Une ligne droite d’acier et de pierre, témoin d’une époque où l’on reliait, traversait, exploitait. Depuis 1988, plus aucun train ne passe. La structure reste. Suspendue entre usage et abandon.

En contrebas, l’eau circule. Le lac d’Eiswoog s’ouvre, c’est un lac artificiel. Il se trouve sur le chemin de pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. Un cygne noir s’y prélasse.
Calme, aménagé, avec ses buvettes et ses abords accessibles. Je vais immédiatement voir ce que propose la carte et, comme d’habitude par ici, un plat vegane est au menu, bien moins cher que les plats carnés ! Le lac est vidé régulièrement pour enlever les boues et entretenir la digue. Il a été utilisé à des fins humaines — industrie, pisciculture, loisirs. Ce type de gestion régulière s’est inscrit dans la durée. Rien de “naturel” ici : c’est un paysage maintenu, contrôlé, ajusté.

Autour, la vie discrète continue.
Sur les blocs de grés, au bord de l’eau, la mouche de pierre — fragile, presque invisible — rappelle la qualité du milieu. Sa présence dit quelque chose que les aménagements ne disent pas. Le contraste traverse tout le parcours : entre infrastructures et lenteur géologique, entre gestion humaine et dynamiques propres au lieu. On marche dans un espace composé. Mais jamais totalement maîtrisé.

Au retour, on savoure pleinement notre plat de frites — délicieuses — accompagné de salades composées. Installées dehors, sur les tables et chaises en bois du Rahnenhof, le moment est simple et parfaitement appréciable.

Phlau rentre en voiture avec les chiennes, je prends le petit sentier à travers bois pour rejoindre le gîte. L’après-midi sera occupée à observer la danse virevoltante de nos écureuils résident-es.

Samedi 18 avril 2026 – retour maison en passant par Königsbach et Landau

Le départ fut bien plus difficile que prévu. J’ai pleuré. Comme si quelque chose en moi refusait de quitter cet endroit. Cette semaine m’a traversée d’une joie tellement intense que j’ai du mal à mettre des mots dessus.

Ces matins avec les écureuils, leur présence constante, leurs allers-retours, leurs petites vies entremêlées à la mienne… C’était plus qu’observer. C’était partager un espace, un rythme, une attention. Une forme de communion simple, évidente, qui m’a remplie comme rarement.

Ce qui me revient aussi, c’est une critique que j’avais lue dans « Vegan Order » de Marianne Celka. Elle y avance que l’antispécisme romprait les relations avec les autres animaux, qu’il produirait une forme de distance, de retrait.

Mais ce que j’ai vécu ici dit exactement l’inverse.

Car de quelle “relation” parle-t-on ? Une relation fondée sur l’usage, la capture, l’appropriation ? Une relation qui suppose de pouvoir disposer des corps, des existences ? Si c’est cela qui est défendu, alors oui, l’antispécisme rompt avec ce type de lien.

Mais il ne rompt pas avec la relation en tant que telle. Il en propose une autre.

Ce que cette semaine m’a apprise, c’est précisément qu’une relation peut exister sans domination. Qu’elle peut se construire dans l’attention, la retenue, l’observation patiente. Dans le fait d’accepter de ne pas être au centre, de ne pas contrôler, de ne pas s’imposer.

Ici, il n’y avait ni appropriation ni maîtrise. Juste une co-présence. Une familiarité progressive, fragile, qui repose sur un équilibre : être tolérée sans s’imposer.

Dire que l’antispécisme couperait le lien, c’est ne reconnaître comme “relation” que celles qui passent par le pouvoir.

Or, ce que j’ai touché ici, c’est tout l’inverse : une relation sans prise. Et c’est précisément ce qui la rend si forte, si intense. Elle devrait d’ailleurs être la base de tous nos liens.

Mon cœur résonne encore de cette immersion bienheureuse qui a porté toute la semaine.

Sur la route du retour, on s’est arrêté pour un petit circuit de 5 km sur les hauteurs de Königsbach an der Weinstraße, au pied des vignes. La forêt ruisselait de verts tendres printaniers, et le chant des oiseaux saturait l’atmosphère d’une joie débordante. Les températures étaient estivales.

À midi, on est passé par Landau in der Pfalz pour déjeuner à l’excellent restaurant vegane Velo.

Retour à la maison vers 15h, où j’ai retrouvé Emma avec joie. En une semaine, le jardin s’est transformé, presque emporté par la saison, débordant de verts et du mauve de la glycine odorante.

Je me demande s’il ne serait pas possible d’installer une mangeoire pour l’écureuil que j’ai aperçu récemment dans la rue… Comme une manière de prolonger, un peu, ce lien qui s’est tissé ailleurs.

Là où les forêts pansent les âmes

Emma devant notre logis

Il est des lieux qui, sans bruit, soignent ce que l’on ne parvient plus à nommer. Des espaces en marge, où le silence des arbres, la douceur des mousses, la rumeur d’une cascade ou le souffle humide d’un vallon nous offrent un refuge sans exigence. Chez Liliane, à flanc de montagne, les jours s’étirent autrement. Ici, les forêts accueillent sans condition. Elles recueillent les douleurs que l’on tait, les colères que l’on refoule, et les apaise dans l’humus profond de ces terres de légendes.

Ces trois jours passés dans ce havre vosgien, en compagnie de mes chiennes et de Phlau, ont eu la douceur d’un baume. Entre sentiers délaissés, pluie complice et solitude choisie, ce séjour fut un retour à l’essentiel. Non pas celui qu’on promet sur papier glacé, mais celui qui ancre, qui apaise, et qui rappelle, discrètement, que vivre autrement est encore possible.

Etrange été qui a débuté dans les larmes et un puissant sentiment de trahison. Pourtant je devrais être armée aux vues de mes expériences de vie. Mais j’oublie, j’oublie pour continuer à avancer, pour que les remords ou les colères ne m’annihilent pas, ne fassent pas de moi une personne aigrie, revêche, remplie d’amertume. Cette puissance de l’oubli est sans aucun doute ma plus grande capacité émotionnelle pour me préserver. Mais il faut que le temps lisse ces tempêtes et, pour l’instant, je suis toujours dans leurs frémissements.

La lâcheté humaine est le puissant vecteur qui canalise tous les ressentiments d’un nombre impressionnant de personnes ne sachant pas communiquer. Mon investissement dans le milieu associatif m’en a fait prendre la mesure… la démesure. Et je suis toujours estomaquée par la constance de ce fait quel que soit les personnes. Les gens évincent la parole plutôt qu’être dignes et assumer leurs actes, ils fuient. Pourtant nous nous glorifions d’intelligence, nous nous gargarisons d’une soi-disant supériorité du fait de notre capacité à communiquer. Mes chiennes, dont je partage le quotidien, ont plus la capacité d’échanger que bien des humains que j’ai côtoyés. Quelles peurs, quelles projections musèlent les mots et nourrissent des formes de violence qui seraient facilement évitables sans cette lâcheté inhérente à l’espèce humaine ?

Pour souffler, mon amie Liliane m’a proposé un séjour dans son logis à flanc de montagne, dans les Vosges, loin d’une humanité hostile. J’y suis partie avec ma famille logique.

Il pleut… enfin ! L’air est saturé de chaleur et je suis à plus de 700 m d’altitude. La balade du début d’après-midi a eu raison des énergies de chacune et les chiennes ainsi que Phlau dorment. Emma grogne parfois dans ses rêves. Une chèvre bêle à proximité mais je ne vois pas où elle est. Je suis toujours inquiète quand je côtoie les animaux exploités. Cela me renvoie évidemment à la violence systémique du spécisme. Et dans les campagnes, cette violence est inhérente à chaque parcelle de terre colonisée par notre humanité qui se croit légitime.  Car même le champ labouré, même le pré fauché, porte les stigmates d’une conquête rarement nommée. Sous les herbes dociles, des échos de forêts arrachées, de « bêtes » (ainsi nommées pour mieux effacer leur individualité) dispersées, de paysages modelés pour servir, cloisonnant les territoires des habitants légitimes de ces lieux — renards, chevreuils, lièvres, etc. Pourtant la terre ne nous appartient pas, encore moins ces êtres sentients qui y vivent, mais nous les avons rendus captifs de nos besoins de domination sans jamais remettre en question la nature de nos rapports à eux, ni l’imposture de nos choix.

A notre arrivée, les chiennes étaient si heureuses d’être en vacances avec nous (elles connaissent le lieu) qu’elles couraient partout dans l’appartement de joie, se jetant sur les jouets que nous avions apportés pour canaliser leur trop plein d’exaltation. Au moins, elles savent exactement quoi faire pour ne pas subir cette effervescence qui les submerge.

Découverte de l’étang des Dames et de la cascade du Rudlin

Les orages ont chassé les fortes chaleurs et apporté humidité et fraicheur pour le bien être de tout le monde.

L’appartement de Liliane est configuré de telle manière que les chiennes ne peuvent accéder à l’étage où il y a deux chambres sous le toit. Les marches sont trop raides. J’ai donc descendu un matelas une place pour l’installer dans la pièce principale afin de dormir avec elles. La négociation de la place pour ce matelas fut ardue. Emma a concédé de m’y laisser et s’est installée sur le canapé qu’elle convoitait toute la soirée. Il est étroit et j’y étais. J’ai dû négocier l’oreiller avec Suzy… Finalement tout le monde a fini par trouver sa place et j’ai plutôt bien dormi.

Phlau ayant été opérée il y a 15 jours, nous reprenons en douceur les randonnées ensemble.

J’ai pris le temps de chercher un circuit plutôt court avec peu de dénivelé, un endroit aussi que je ne connaissais pas. Ici, difficile de trouver des circuits plats. J’ai beaucoup arpenté ces vallons depuis que Liliane y vit. Elle me laisse régulièrement son lieu de vie, elle-même étant très nomade, elle n’y est pas constamment.

Mon choix s’est porté vers une cascade et un étang aux marges de l’Alsace… dans le département voisin qui porte le nom des montagnes où nous séjournons, à 30 mn de route d’ici.

C’est une route forestière étroite et à peine carrossable qui nous a conduit à notre point de départ au cœur de la forêt. Le chemin qui nous mène à la cascade du Rudlin est en sous-bois. Nous n’avons croisé aucun humain. La cascade d’environ 10 m est aménagée dans un étroit défilé, elle tombe dans une vasque naturelle en contrebas, puis une succession de cascades secondaires suivent le ruisseau. Comme tous les endroits où l’eau abonde, c’est luxuriant et sauvage, un écrin de verdure où mousses, fougères et fleurs s’épanouissent dans une joyeuse exubérance. Digitales, épilobes, myrtilliers enchantent le sentier. La cascade est classée site naturel protégé depuis 1910 et se situe à environ 100 m d’altitude au‑dessus de l’étang des Dames, dans la vallée du Rudlin — prochaine étape de notre courte randonnée.

Le circuit emprunte un chemin herbeux qui semble peu foulé où dansent d’aériennes graminées. Épicéas et sapins blancs dominent la canopée, ce qui définit un sol plutôt acide — un habitat idéal pour les graminées fines comme la canche et l’agrostide qui égayent la marche de leurs fines silhouettes dansantes. Les herbes hautes sont aussi un lieu de vie idéale pour les tiques. Nous sommes des cibles de choix. Le chemin large se rétrécit au fur et à mesure de notre avancée, visiblement délaissé. Les ronces, les noisetiers et les fougères s’y sont installées en maîtresses des lieux et, par endroit, nous devons porter Rosa, trop petite pour cette jungle vosgienne. Le chemin devient sente rocailleuse à flanc de colline où émergent des vues sur la Meurthe, rivière en contrebas.

Nous avançons lentement et prudemment dans ce foisonnement végétal, entre pierres glissantes, racines en travers et bouquets de graminées qui fléchissent sous notre passage. A plusieurs moments, j’ai même hésité à opérer un demi-tour. Au bout d’un km dans cette exubérance, le sentier rejoint un tracé forestier plus large et plus praticable. Et là, au bord du sentier, un squelette de chevreuil, blanc comme du calcaire. Un rappel direct que la forêt n’est pas qu’un décor paisible : elle est aussi le théâtre d’une lutte invisible, où chaque vie peut basculer. Et les pensées se bousculent dans ma tête : Pourquoi ? Comment ? A-t-il souffert ? Était-il jeune ? âgé ? Les chiennes ne sont pas intéressées par cette carcasse blanchie. La descente, abrupte, s’amorce.

Nous retrouvons, en bas, le long de la Meurthe, le tracé des randonnées « officielles ». Un panneau indique que le sentier ensauvagé que nous venons d’emprunter est « fermé suite à des intempéries ». Dommage qu’il n’y ait pas le même panneau en amont mais nous avons l’explication de cette impression de solitude totale et de végétation conquérante. Finalement, ce détour interdit aura été l’un des moments les plus marquants de la journée. Et la balade qui devait être une reprise facile pour Phlau s’est révélée plus technique que prévue.

Elle se poursuit sur un terrain irrégulier mais plus praticable : parfois rocailleux, parfois creusé par le ruissellement, elle longe des pentes boisées, suit la Meurthe, franchit des ruisseaux sur de petits ponts de bois moussus où chantent des eaux vives, et dévoile à l’occasion des vues dégagées sur les crêtes boisées en face. Un panneau historique rappelle les traces humaines discrètes des violences passées, comme ce vestige du funiculaire militaire de 14‑18, disparu dans le silence de la forêt. Le chemin nous conduit à l’étang des Dames, étang artificiel traversé par la Grande‑Meurthe, situé juste en dessous du hameau du Rudlin, et autrefois utilisé comme trop‑plein pour alimenter la scierie locale. L’endroit est charmant et paisible. D’ailleurs, toute la vallée respire cette tranquillité. Peu de touristes, peu d’humains… une végétation luxuriante, une impression de nature libre : le bonheur. Et pourtant, à mesure que l’on descend, les clôtures réapparaissent, découpant l’espace, redessinant les usages. L’élevage y reprend ses droits, cloisonne les terres et, dans la tranquille excuse des choses établies, réduit des vies sentientes à de simples fonctions — une violence banalisée, rendue invisible à force d’habitude.

A partir de l’étang, nous rejoignons la route forestière étroite qui nous ramène en pente douce à la voiture.

De retour à notre logis, nous « détiquons » les chiennes, nous vérifions également si nous ne sommes pas piquées. Et nous savourons le calme retrouvé, un livre à la main, les chiennes assoupies, et Couperin en musique de fond.

Les gris ont déteint les verts champêtres et adoucit l’or des chaumes moissonnés. Le paysage bouge sans cesse sous ces cieux délavés, voilant par intermittence les sommets lointains dans des nuées brumeuses où s’effilochent les nuages. C’est infiniment beau.

La pluie est ma meilleure amie en été. Elle apaise les émotions qui me submergent et crée un sentiment de mélancolie qui ne m’attriste pas. Elle me permet d’entrer dans une intimité profonde avec les palpitations de la nature qui me nourrissent. Elle est la porte qui ouvre sur les forêts enchantées des livres de mon enfance devenues réalité dans les brumes de ses ondées. C’est ça, elle me relie à l’enfant que j’étais.

Donc nous sommes parties sous une pluie légère, depuis le gîte, vers le sommet le plus proche : le Kalblin. Notre dernière balade avant de reprendre la route pour Strasbourg.

Le chemin étroit empruntait un morceau du GR5 en montée. Une brume légère envoutait le paysage. Les myrtilliers foisonnaient… Suzy s’est régalée. Elle adore les myrtilles et les gobe sur pied. Sur les hauteurs, à 900 m d’altitude, aucune vue possible. La pluie noyait l’horizon et nous enlaçait dans une fraîcheur bienvenue après les épisodes caniculaires des dernières semaines.

Nous sommes revenues au gîte par un sentier plus abrupt, j’ai pris Emma en laisse. C’est la seule que nous ne pouvons pas lâcher dans les bois, veillant au respect des habitant-es des lieux.

Nous avons repris la route pour Strasbourg en début d’après-midi.

Ce qui est incroyable est que le temps passé chez Liliane est court, pourtant j’ai le sentiment d’y avoir vécu un mois ! Ce lieu a un pouvoir de déconnexion étonnant sur moi et me fait toujours le même effet. Peut-être est-ce dû à la situation du logis, à flanc de montagne, isolé, avec cette vue incroyable ouverte sur les vallons boisés des Vosges ? C’est comme si je respirais en continu à plein poumon. Il a le pouvoir d’absorber mes pensées les plus moroses et de m’ancrer dans un présent réconfortant et doux à vivre, loin d’un quotidien trop urbanisé.

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Aux confins de l’eau et de la pierre

La forteresse du Hohenwield

Arrivée samedi 5 avril 2025 – Ofingen

Nous sommes à deux heures de voiture de la maison, au Sud-Est de Strasbourg dans une région située entre la Forêt-Noire et le Jura souabe, sur ces plateaux sommitaux qui donnent l’illusion d’être en plaine.

Nous avons loué une maison avec petit jardin dans un village de vacances le Feriendorf Öfingen, situé sur le plateau de Baar à 900 mètres d’altitude.

L’endroit offre une vue dégagée sur ces plateaux d’altitude et la maison est assez incroyable. De l’extérieur, on dirait une cabane rectangulaire en bois mais comme elle est construite sur une pente, elle se déploie sur trois niveaux et l’espace intérieur est immense !

De multiples chemins de randonnée sillonnent le village et passent devant notre porte. Nous sommes à quelques mètres de sentiers bucoliques qui offrent des vues dégagées jusqu’au Felberg, le plus haut sommet de la Forêt Noire qui culmine à 1493 mètres.

Ce qui est génial en Allemagne, c’est pour la nourriture, pas besoin d’apporter nos vivres ! Ici c’est la véganie. J’ai donc été faire les premières courses à Kaufland, supermarché local situé à coté de là où nous logeons.

Nous sommes arrivées en fin d’après-midi et avons fait une mini randonnée avec Rosa et Suzy pour se familiariser avec notre nouveau lieu de vie. Le soleil se couchait et embrasait le ciel de milles nuances rougeoyantes semblant flamber les forêts de résineux. La terre ocre s’irisait d’éclats fauves. Une ambiance martienne ou apocalyptique selon nos états d’âme.

Dimanche 6 avril 2025 – Sentier d’altitude au-dessus de la vallée de l’Eschach

La vallée de l’Eschach entre Horgen et Bühlingen est un paysage protégé depuis 1953. Nous avons fait un circuit d’environ 13 km en suivant la rivière. Dépaysement garanti car le cours d’eau emprunte des méandres au cœur de paysages enclavés où les traces humaines sont rares si ce n’est les panneaux d’informations qui nous renseignent sur l’histoire des lieux. Un chemin de St Jacques de Compostelle traverse ces territoires. C’est aussi un lieu de migration des crapauds.

Le circuit s’achève par un sentier de montagne saisissant, accroché aux pentes escarpées du coteau, suspendu au-dessus de l’Eschach. Là, le chaos du monde semble s’éloigner ; seuls subsistent le murmure de la vallée et le brouhaha de nos pensées. Ce chemin étroit nous mène au cœur de vastes forêts de sapins aux silhouettes élancées, cathédrales végétales où la lumière filtre discrètement à travers les cimes. Sous leur voûte silencieuse, le sous-bois frémit : tapis de mousse, éclats de fleurs printanières, et mille vies discrètes animent ces ombres accueillantes. Un bout de féérie.

Ce que j’aime aussi dans ces espaces, c’est qu’il n’y a plus de chasse et que l’élevage n’a pas colonisé toutes les pentes à l’inverse des Vosges du Sud. On peut encore s’imaginer qu’un autre monde est possible et arrêter, l’espace de quelques heures, la furie de ce monde.

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L’après-midi est paresseuse. Les filles récupèrent des overdoses d’odeurs de ce matin. Phlau explore Happy Cow pour savoir où nous sustenter dans les prochains jours et je vois le Felberg, inondé de lumière, depuis la table de la cuisine où j’écris.

Lundi 7 avril 2025 – découverte d’un cratère et du gouffre du Danube

Aujourd’hui ce fut un florilège de découvertes géologiques. Nous avons débuté par une petite randonnée d’une dizaine de km qui nous a conduit au cratère Höwenegg. Il résulte d’une activité volcanique il y a environ 10 à 12 millions d’années (Miocène). C’est l’un des volcans de la chaîne du Hegau.

« L’exploitation du basalte jusqu’à la fin des années 1970 a créé un cratère dans lequel les eaux de surface se sont accumulées pour former un petit lac vert scintillant. La zone est désormais une réserve naturelle.

Höwenegg est également connu pour les découvertes de fossiles qui ont été faites lors de fouilles au milieu du 20e siècle. Le plus célèbre d’entre eux est le cheval préhistorique à trois doigts, l’Hipparion. »

Source > https://geotouren-schwarzwald.de/immendingen-hoewenegg-runde/

Ce site est considéré comme un des gisements fossilifères les plus importants du Miocène en Europe centrale. Les fossiles trouvés ont permis de reconstituer une partie de la faune préhistorique du sud de l’Allemagne comme des proboscidiens (anciens éléphants) et des félins à dents de sabre.

Le paysage vallonné est parsemé de volcans basaltiques très reconnaissables car ils forment des collines coniques abruptes, souvent surmontées de châteaux en ruines. Et, au loin, sur la ligne d’horizon, on aperçoit les sommets enneigés de la chaine des Alpes.

A côté du site, il y a un énorme terrain d’essai de Daimler pour ses Mercedes. Les bois ont subi des coupes sévères mais nous avons veillé à rester en sous-bois pour la suite du parcours.

Au retour, nous avons fait une halte dans un lieu extraordinaire : le gouffre du Danube. Le fleuve s’infiltre dans un sol criblé de fissures, comme un vieux parchemin craquelé, et ressort 60h plus tard… dans le Rhin ! Une histoire géologique fascinante. Et nous l’avons vu littéralement disparaître par endroits, et entendu ses eaux gronder sous terre, aspirées comme par magie dans ses fissures invisibles.

C’est fou de penser qu’un fleuve aussi emblématique que le Danube peut s’effacer sous terre… pour aller nourrir un autre fleuve, le Rhin, son rival naturel. Car ici, on est à la frontière entre deux mondes : le bassin versant du Danube, qui se jette dans la mer Noire, et celui du Rhin, qui file vers la mer du Nord. Et chaque goutte d’eau infiltrée ici change de destinée – basculant d’un continent fluvial à un autre. Une frontière invisible, mais bien réelle.

En été, toute l’eau du Danube disparaît sous terre pendant plus de 200 jours. Lors de notre passage, une partie du lit du fleuve était déjà asséchée. Rosa et Suzy ont bu et se sont baignées dans des petites « flaques de Danube », comme des souvenirs d’un cours d’eau en fuite.

Sous nos pieds, il y a un immense réseau de grottes et de failles calcaires — un labyrinthe souterrain. C’est ce qu’on appelle un système karstique. L’eau y voyage sur près de 12 km, avant de rejaillir à la source de l’Aachtopf, la plus grande source d’Allemagne. Nous avons d’ailleurs décidé d’y faire un crochet sur le chemin du retour.

Ce qui est troublant, c’est que ce système reste en mouvement : petit à petit, le Danube semble délaisser sa route de surface, attiré par les profondeurs. Comme s’il ne savait plus très bien de quel monde il dépend, fleuve happé par les entrailles de la terre, tiraillé entre la lumière du ciel et l’obscurité du calcaire, entre l’Orient et l’Occident — un écho minéral à ce choix endémique de notre histoire humaine.

La géologie est passionnante et cette histoire m’a émerveillé pour la journée et sans doute le reste du séjour. Cela m’a donné envie de parcourir la chaîne des volcans proches et d’explorer les ruines qui s’y trouvent.

Repues de toutes ces découvertes et explorations, nous sommes rentrées au gîte pour y déposer Rosa et Suzy afin qu’elles siestent tranquillement et sommes parties déjeuner à Tuttlingen où Phlau a déniché le petit bijou végane de la ville : le Café Manuto. C’est à 20 minutes de la maison.

Quelle découverte ! C’est décidé, ce sera notre cantine. Il propose des petits-déjeuners et des déjeuners servis toute la journée, avec une variété de plats tels que des wraps, des bowls, des salades, des pâtes et des burgers. Le café offre également une sélection de boissons chaudes, jus de fruits et autres boissons non alcoolisées.

Notre repas était excellent. Les desserts sont crus et incroyables ! Divinement bons. La pistache semble à l’honneur et j’adore la pistache.

L’ambiance du restaurant est chaleureuse, parfaite pour une pause gourmande. L’intérieur est spacieux et baigné d’une lumière naturelle grâce à de grandes baies vitrées donnant sur la rue piétonne.

De grandes suspensions en verre au-dessus des tables diffusent une lumière douce et tamisée. Des banquettes confortables ornées de coussins, un long comptoir en bois naturel et des chaises noires minimalistes habillent la salle avec élégance, offrant un cadre à la fois moderne et convivial, propice à la détente comme à la conversation. Bref, on s’y sent bien.

Mardi 8 avril 2025  – Découverte de la forteresse du Hohenwield

Ce matin, je suis partie seule, une heure, avec Rosa et Suzy, marcher dans les bois proches. Le vent est tenace et glacé au petit matin, sur notre plateau sommital. Traverser la forêt nous a protégé de sa morsure. Les filles étaient ravies car le large chemin que nous avons emprunté était couvert de crottins de chevaux. Je l’étais un peu moins et j’ai passé une partie de la balade à veiller à ce qu’elles ne se goinfrent pas du crottin dont elles raffolent !

Ensuite, Phlau et moi sommes parties découvrir le paysage des volcans de la chaîne du Hegau pendant que les filles digéraient leur repas improvisé sur le canapé du salon. Nous sommes à 40 minutes de ces paysages, situés plus au Sud, proche du lac de Constance.

La découverte du jour était le Hohenwield, volcan éteint à 690 m d’altitude, sur lequel une forteresse du Xè s, impressionnante, se dresse, surplombant majestueusement tout le paysage qui s’ouvre sur la ville de Singen, le lac de Constance et les sommets enneigés des Alpes dans le lointain.

Au milieu des blocs de pierre et des murailles en ruine on peut rencontrer une espèce de sauterelle rare, le criquet italien.

Au Hohentwiel se trouve aussi le plus haut vignoble d’Allemagne avec 562 mètres d’altitude.

Cependant, une mauvaise surprise nous attendait au sommet : les billets pour visiter la forteresse ne sont pas vendus au château mais à l’office de tourisme de Singen ! C’est n’importe quoi ! J’étais désappointée de ne pouvoir la visiter. Nous avons décidé d’y retourner vendredi, munies des billets d’entrée cette fois ci !

En redescendant, nous avons pris le temps de flâner un peu dans la douceur printanière du jour et d’observer les prairies sèches qui habillent ce sommet. Puis nous sommes passées à l’office de tourisme de Singen acheter ces fameux billets.

Au retour, j’ai voulu sortir les chiennes mais elles n’étaient pas du tout motivées. J’ai donc abrégé la balade et nous sommes toutes posées au gîte dans des flaques de soleil. Ce soir, nous testons les deux plats véganes au restaurant du village de vacances.

Les deux plats furent excellents mais le serveur s’était trompé dans la commande et la cuisinière nous a d’abord apporté deux plats crémeux douteux. J’ai immédiatement posé la question s’ils étaient bien véganes. Elle a dit non et s’est confondue en excuses en repartant avec les deux plats ! J’ai toujours un doute quand je vais manger dans un restaurant carné qui propose des options végétaliennes.

Mercredi 9 avril 2025 – Découverte des gorges de l’Haslach

Aujourd’hui, nous avons découvert une randonnée absolument spectaculaire : le Genießerpfad Viadukt- und Schluchtentour, que l’on pourrait traduire par Sentier du plaisir – Tour du Viaduc et des Gorges. Rien que le nom donne envie de partir à l’aventure ! J’ai mis deux heures, la veille, à dénicher ce bijou sur Komoot et a le retravailler pour éviter l’asphalte et l’ennui de certains chemins monotones.

Le parcours, d’environ 13 km, nous a emmenés à travers une incroyable diversité de paysages. Nous avons traversé des forêts profondes, longé des gorges impressionnantes, admiré des rochers étonnants comme le Höllloch-Felsen et le Rechenfelsen surplombant l’Haslach, et marché le long d’un sentier de genêts à flanc de colline où les vallons et plateaux sommitaux de la Forêt Noire se découpaient dans le lointain.

Peu d’humains, peu d’urbanisation sur ce parcours extraordinaire qui nous a enchanté. Les ruisseaux traversés, les falaises abruptes très romantiques, les sentiers escarpés des gorges, les panoramas magnifiques ont sublimé notre journée. Le soleil et la douceur étaient aussi au rendez-vous.

Lors de cette magnifique randonnée, nous sommes passées devant un panneau racontant l’histoire de l’ancienne voie ferrée Kappel-Gutachbrücke – Bonndorf, surnommée affectueusement le « Bonndorferli ». Inaugurée en 1907, cette ligne desservait jadis la région six fois par jour avec ses locomotives à vapeur. Elle transportait aussi bien des voyageurs, des voyageuses, que du bois, des graines, du charbon… tout ce qui faisait vivre les vallées de la Forêt Noire.

Le transport de passagers a été arrêté en 1966, puis celui de marchandises en 1977. Les rails ont été démontés, laissant place à un tout autre voyage… Aujourd’hui, ce tracé revit grâce à la piste cyclable du Bahnradweg, très prisée des randonneurs, randonneuses et cyclistes.

Nous sommes rentrées repues de ces paysages sauvages et émerveillées par tant de beauté préservée.

Pour notre repas, nous sommes retournées au Manuto Café à Tuttlingen. Leur carte est tellement variée, leurs plats succulents et, au moins là, pas de confusions possibles, tout est végane !

Jeudi 10 avril 2025 – le mont Himmelberg : « la montagne du ciel »

Comme nous sommes situées à un point central qui rayonne vers une multitude de paysages variés à découvrir, nous faisons minimum 1 h de route tous les jours pour nos périples. Aujourd’hui nous avons décidé d’explorer les lieux à partir du gîte.

Notre vilage

Nous sommes aux pieds du Himmelberg qui culmine à 950 m d’altitude, de notre gîte la vue se déploie sur le plateau sommital et les massifs les plus hauts de la Forêt Noire découpent notre ligne d’horizon. Après les randonnées spectaculaires des jours précédents, je craignais d’être déçue par celle d’aujourd’hui. Evidemment, ce ne fut pas le cas.

Il y a quand même quelque chose, dans ces campagnes allemandes, qui me gêne, une scène qui frôle l’absurde : d’un côté, on épand des milliers de litres de lisier sur les champs qui pue, ruisselle dans les rivières, pollue les sols, mais personne ne s’indigne – parce que c’est “la norme”.

Et à côté de ça ? On oblige les humains des chiens à ramasser religieusement les crottes de leur animal, en pleine nature, dans des sachets plastiques individuels, bien hermétiques. L’acte est devenu un symbole de “civisme”, presque de vertu urbaine. Il ne s’agit pourtant que de quelques grammes de matière organique biodégradable, surtout dans la campagne. On les emballe, on les scelle, et on les jette comme si c’était du plutonium.

Où est la cohérence ?

Il semble qu’on ait deux poids, deux mesures. Quand c’est de l’élevage, en grande quantité, au nom de la “production”, on tolère l’intolérable. Mais quand il s’agit de la petite crotte d’un chien dans l’herbe d’un champ, alors là, on brandit la loi, la morale et la menace d’amende.

Ironique, n’est-ce pas ? On ensevelit des hectares sous le lisier qui pollue mais on s’indigne d’une trace canine sur un sentier qui fera la joie des limaces passant par là.

Peut-être qu’il est temps de revoir nos priorités. De reconsidérer ce qu’on appelle « salissure », et ce qu’on appelle pollution. Et surtout, d’arrêter de camoufler nos incohérences sous des couches bien rangées de plastique.

Notre périple du jour a donc traversé des champs immenses recouverts de lisier qui ont fait la joie des chiennes et beaucoup moins la nôtre.

La « montagne du ciel » (j’aime beaucoup ce nom), dont c’était l’objectif, est recouverte d’épineux et de hêtres. L’ail des ours illumine d’un vert tendre et surprenant les sous-bois où les branches des feuillus n’ont pas encore bourgeonnées. A son sommet, un abri en bois triangulaire, une table d’orientation et… une boîte contenant le « livre d’or » du sommet où les personnes passant par-là, ont laissé des mots, des vœux. Il restait une dernière page à remplir avant que le petit carnet ne soit plein. Nous y avons aussi mis notre vœu.

Nous avons fait une jolie boucle de 12 km sans croiser d’humains, traversé des allées de sapins géants, colosses silencieux et impressionnants de verticalité nous renvoyant à notre ridicule condition humaine. Nous avons cheminé sur de petits sentiers à peine visibles au milieu de l’ail des ours foisonnant et sommes rentrées, à nouveau repues de nature, de lumière et d’air frais.

Pour le déjeuner, nous sommes encore retournées au Manuto Café, notre cantine, à Tuttlingen. Nous avons testé l’offre du jour, une spécialité locale composée de pommes de terre röstis saupoudrées de sucre et accompagnées d’une compote de pommes maison. C’était surprenant et bon.

J’ai aussi pris une glace sur le retour, ma première de l’année, les températures s’y prêtant !

Vendredi 11 avril 2025 – Visite du Hohentwiel

Notre chemin nous a menées à nouveau vers le château fort, campé sur les hauteurs du volcan dont il porte le nom. Cette fois ci, nous avions nos billets.  Nous sommes arrivées à l’ouverture des grilles et l’avons visitée à tour de rôle pour rester avec les chiennes en contre bas. Quand j’en ai fait le tour, nous étions quatre humains dans cet immense espace surplombant les paysages alentour.

Cette forteresse du Hohentwiel trône sur les hauteurs des vallons du pays de Bade comme une sentinelle oubliée du temps. Ce bastion de pierre noire, vestige imposant d’un château imprenable, semble surgir du relief basaltique avec une austérité portant le poids des siècles vécus.

Construite au Xe s, puis agrandie au fil des siècles, la forteresse a longtemps été un symbole de pouvoir militaire et spirituel. À son apogée, elle servait de prison d’État wurtembergeoise et de rempart contre les invasions. Aujourd’hui en ruines, elle dégage toujours une force tranquille, avec ses bastions enchevêtrés, ses casemates silencieuses, ses portes effondrées ouvertes sur le ciel. Les vents y murmurent encore des récits de résistance et d’exil.

Depuis ses hauteurs, la vue s’étire sur le lac de Constance, la vallée de la chaine des volcans du Hegau et, par temps clair, jusqu’aux Alpes suisses. Le silence règne, seulement troublé par le bêlement des chèvres, gardiennes involontaires de ce décor vivant, dont la présence interroge sur notre rapport aux êtres sentients. Car, oui, des chèvres sont exploitées pour l’entretien écologique, elles sont considérées comme des « outils vivants » pour la gestion des paysages. Et évidemment, une fois qu’elles ne sont plus utiles ou qu’elles ne rentrent plus dans les plans d’élevage, elles finissent à l’abattoir. C’est la logique utilitariste répandue dans les systèmes agroécologiques traditionnels qui reposent sur l’exploitation des êtres sentients sous prétexte « d’entretien des paysages ».

Quand on monte vers la forteresse, sur la droite, il y a un large et haut portail en fer forgé qui s’ouvre sur un saisissant petit cimetière tapissé d’ail des ours. Un panneau raconte son histoire. Il s’agit d’un cimetière protestant déjà présent au XVIe siècle, il témoigne de l’époque où la place forte, devenue poste protestant après la Réforme de 1534, formait un petit district pastoral autonome. Après la destruction de la citadelle en 1801, le domaine subsista comme communauté rurale jusqu’en 1968. Les familles de fermiers y furent inhumées jusqu’aux années 1960. C’est un havre de verdure où les pierres tombales, usées par le temps, semblent dialoguer en silence avec les grands arbres qui les entourent. Je me disais que les morts et mortes, sous nos pieds, avaient bien de la chance de reposer dans un tel lieu même si elles n’en ont plus conscience.

Nous avons regagné le gîte en début d’après-midi et sommes reparties, pour notre déjeuner, au Manuto Café, pour un dernier repas succulent et sans souffrance.

Samedi 12 avril 2025 – L’Aachtopf : là où le Danube renaît…

Ce matin, avant de prendre le chemin du retour, nous sommes passées voir l’Aachtopf, la plus grande source d’Allemagne et l’origine de la Hegauer Aach, environ 3/4 de son eau provient du Danube, infiltrée près de Tuttlingen dans le calcaire jurassique fissuré où nous sommes allés voir le gouffre lundi.

Une source cristalline, mystérieuse et puissante, nourrie par les eaux disparues du fleuve.
Un lien secret entre Danube et Rhin, entre deux mers, deux mondes qui me fascine.

Durant près de 60 heures, le Danube devient silencieux, invisible, avant de renaître à l’Aachtopf. Là, ses eaux rejoignent le Rhin, entamant un nouveau voyage vers la mer du Nord, « trahissant » ainsi leur origine orientale.

Ce qui m’émerveille également est que ce phénomène karstique, unique en Europe, est encore en grande partie mystérieux. Les spéléologues ont exploré une partie de ces cavités, mais l’essentiel du réseau reste caché. Un monde parallèle, fluide et obscur, qui rappelle que sous nos pieds, les fleuves ont parfois leur propre logique et, surtout, que l’humain ne peut pas tout maîtriser. Pour moi, c’est une forme de réconfort : savoir qu’il existe encore des éléments qui échappent à notre contrôle, libres et insaisissables.

Si les rochers m’étaient contés…

Aujourd’hui je vous emmène au cœur de la forêt domaniale de Saverne.

Un endroit que j’affectionne particulièrement car isolé des habitations. Un endroit qui me laisse croire que je ne vis pas dans une des zones les plus urbanisées de la planète. Un endroit où m’évader est possible. Un endroit où je peux avoir l’illusion, pour quelques heures, d’être seule humaine sur les sentiers parcourus. Un endroit où je peux oublier les dérives de l’espèce à laquelle j’appartiens. Un endroit qui peut protéger mes rêves et nourrir mes espérances d’un monde plus juste.

J’ai tracé ce circuit au début du printemps.

Julie et Emma m’ont accompagnée dans mes découvertes par une radieuse journée d’avril.

Le point de départ est le parking proche de la maison forestière du Haberacker. A partir de là, on suit le triangle bleu jusqu’au carrefour de La Seeb d’où partent de multiples chemins de randonnée.

Nous décidons de monter vers les Seebfels, premier piton rocheux qui offre une vue sur le Schlossberg, juste en face, où se situent les ruines d’un château que j’aime particulièrement : l’Ochstenstein.

Ensuite nous continuons vers le deuxième promontoire rocheux, le Schweizerberg : celui qui abrite la Gloriette de Neubaufels, construite en 2006, où il est possible de se réfugier par temps pluvieux.  Le chemin serpente sur le petit plateau rocheux au milieu de fougères asséchées par l’hiver rigoureux.

On redescend ensuite, en suivant le cercle bleu, sur un chemin forestier qui bifurque très vite en une sente à flanc de rocher ouvrant un panorama boisé sur le plateau voisin.

Cette sente rejoint le chemin des pionniers (cercle rouge) qui mène, après 3 km, à la jolie maison forestière abandonnée du Baerenbach. Ce long chemin se déploie dans un décor boisé de toute beauté, révélant par endroits, le plateau du Wuestenberg, haut lieu de mythes nordiques. Le chemin doit son nom au 157è bataillon de pionniers qui l’a construit en 1895.

La maison forestière est au creux d’une petite vallée encaissée où coule le ru qui lui a donné son nom : le Baerenbach. Emma peut s’y désaltérer.

A partir de là, on entame une longue montée vers la grotte des Francs Tireurs dans un décor tout aussi enchanteur où le vert tendre des premiers feuillages irisent les verts plus sombres des épicéas recouvrant les vallons traversés.

La grotte des Francs Tireurs est un vaste abri-sous-roche de 28 m de largeur ouvert au pied d’une paroi de grès. Elle aurait servi de cache aux habitants et habitantes de Garrebourg au début de la guerre de 1870. Nous y croisons un couple qui alimente un feu de camp. Le moment semble hors de toute temporalité.

Assez vite, nous les laissons à leur complicité et continuons vers le sommet et ses rochers prometteurs en empruntant le chemin forestier du Margaretenweg.

A partir de là, roches monumentales, pitons rocheux, amas gréseux sont légions et offrent des panoramas tous plus beaux les uns que les autres : rocher Marguerite, Kelchfels, Pfannenfels.

C’est sur ce dernier que nous nous posons pour déjeuner. La vue sur le rocher de Dabo et les collines avoisinantes nourrit notre désir d’évasion.

Je me délecte du cake à l’orange que Julie a apporté dans ses sacoches.

Les derniers kilomètres descendent et montent plus sportivement en suivant le balisage triangle bleu.

Nous traversons une nouvelle fois le Baerenbach à la grande joie d’Emma et rejoignons, au bout d’un kilomètre, le carrefour de la Seeb, point de notre départ, où nous nous arrêtons pour savourer une dernière fois la magie de cette forêt et du moment partagé.

« Gravir

Prendre le pouls de la terre

Accrocher son regard aux ronces

Viser pentes abruptes

Repousser la satisfaction

Un peu

Plus loin

Grandir dans l’étirement »

Tania Tchénio « Pop-corn », 2020.

⋆ La forêt magique de Sasbachwalden ⋆

En ce lundi d’octobre, une brume épaisse recouvrait la plaine d’Alsace. Manuella a eu la géniale idée de me proposer de respirer l’air plus lumineux des hauteurs proches. Nous sommes donc parties découvrir de nouveaux sentiers en Forêt Noire entre 700 et 800 m d’altitude, autour de Sasbachwalden. De Strasbourg c’est à peine à 40 mn de voiture. Un vrai luxe.

chloeka- Randonnée à Sasbachwalden en Forêt Noire- octobre 2015-67

Randonnée plutôt physique sur toute la première moitié du parcours (700 m de dénivelé bien raide), la forêt nous a enchantées de ses ors et rouges de saison et de sa féerie nimbée d’une lumière extraordinaire.

Balade essentiellement en sous-bois, à faire à l’automne pour savourer toute la plénitude de cette période aux fabuleuses couleurs.

Le chemin aboutit à des lieux bucoliques parsemés de traditions locales, des châtaigniers essaiment tout le début du parcours où une vue extraordinaire s’ouvre sur les vergers et la plaine proche encore noyée de brume.

Dès le départ, un premier « schnapsquelle » nous invite à une pause désaltérante. Ce sont des endroits géniaux en Forêt Noire où vous pouvez déguster les produits de la distillation locale, des sodas, des jus de fruit en moyennant une petite contribution dans un tronc commun. Ces boissons sont tenues au frais dans une fontaine et le tout est en libre-service ! C’est juste magique.

chloeka- Schnapsquelle en Forêt Noire- oct 2015

Première rencontre : des chèvres aux longues oreilles tombantes viennent nous voir et nous observer de leur œil fendu et doré. Nous prenons le temps de quelques échanges et caresses avec elles.

chloeka- Randonnée à Sasbachwalden en Forêt Noire- octobre 2015-13 chloeka- Randonnée à Sasbachwalden en Forêt Noire- octobre 2015-9

Nous poursuivons dans la forêt par un chemin sinueux et raide, très glissant par endroit, vers le lieu-dit Glasshütte. Le parcours est surprenant, l’or des feuillages, au dessus de nos têtes, nous fait des puits de lumière et les couleurs illuminent le sous-bois.  Nous croisons des ruissellements de rochers moussus où quelques êtres fantastiques doivent sans aucun doute surveiller notre passage hésitant. La Forêt Noire regorge de légendes. Nous tombons sur deux petites grottes aménagées et portant chacune un nom : Phillip et Patrick.  Il est évident que des nains y habitent !

L’arrivée sur Glasshütte est étonnante. Nous découvrons une roue de moulin agrémentée d’un petit pont suspendu au-dessus d’un ruisseau chantant et un mini barrage où nous accueillent treize oies extrêmement bruyantes. Un panneau indique des mouvements de stretching à faire avec ses bâtons de randonneur (que nous n’avons pas).

Une autre pancarte placardée sur la porte d’une grande ferme, sur le chemin, nous prévient qu’il y aurait un chien en liberté dont il faudrait se méfier. Manuella et moi hésitons sur le sens à donner à cet affichage, n’étant ni l’une ni l’autre familière avec la langue allemande, nous finissons par comprendre que c’est de l’humour !

" Prudence- Chien en liberté - Si le chien vient, allongez-vous et attendez. Si aucune aide ne vient : BONNE CHANCE !!!"
 » Prudence- Chien en liberté – Si le chien vient, allongez-vous et attendez. Si aucune aide ne vient : BONNE CHANCE !!! »

Nous poursuivons, toujours à travers les bois, vers le Schindelskopf, point culminant de notre randonnée. Nous nous égarons un peu car moins attentives à la carte, revenons sur nos pas, retrouvons les bons sentiers toujours bien indiqués.

Après 3 heures de marche, nous nous posons dans une clairière, baignée de soleil, pour savourer notre pique-nique.

Nous redescendons vers Brandmatt, charmant village accroché à flan de colline, où nous tombons sur notre deuxième « schnapsquelle » qui propose même des confitures à acheter en libre-service.

La fin du parcours est extraordinaire. Nous découvrons le paysage romanesque des chutes d’eau de Gaishöll agrémenté de 13 ponts de bois, de 200 marches dans un décor digne des œuvres de Caspar David Friedrich. Manuella et moi, émerveillées, descendons ces gorges gardées par de puissants pitons rocheux granitiques antédiluviens.

Cinq heures de marche dans un univers de contes et de légendes nous ont rechargées en énergie positive.

chloeka- Randonnée à Sasbachwalden en Forêt Noire- octobre 2015-115

 

 

La Suède ~ été 2013 ~

L’été 2013 fut consacré aux eaux & forêts de Suède. Nous avions loué une maison en bois rouge perdue au cœur de la nature. Un bout de monde. Un bout de paradis.
La Suède est une passoire à lac. Chaque détour de chemin, de route, conduit à un point d’eau.
Tous les paysages sont immenses et les forêts bienveillantes accueillent un univers foisonnant qui réconcilie nos rêves d’enfant à notre imaginaire d’adulte.