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« Chronique d’un lien inattendu » Au pays des écureuils

Samedi 11 avril 26 – Le Nid de la Chouette – Carlsberg/ Esthal – Arrivée

Pour cette semaine hors du temps, j’ai choisi un lieu inconnu à 2h de route de la maison, direction Nord en Allemagne, dans la Palatinat, aux abords d’un minuscule village rattaché à Carlsberg.

Nous avons décidé d’explorer les sentiers de cette forêt nommée le Pfälzerwald.
Ce massif prolonge directement les Vosges du Nord, de l’autre côté du Rhin.

Autrefois, ces reliefs formaient un seul ensemble, séparé il y a des millions d’années par l’ouverture du fossé rhénan.
Aujourd’hui encore, tout se ressemble : mêmes forêts, mêmes rochers de grès rouge, mêmes vallées calmes. Ce territoire est reconnu comme une seule entité naturelle :
la réserve de biosphère UNESCO Pfälzerwald–Vosges du Nord.

Concrètement, nous ne sommes pas dans les Vosges au sens administratif, mais bien dans leur continuité qu’on appelle aussi la Vasgovie.

Une frontière existe sur la carte, mais pas dans le paysage.

Notre gîte est incroyable. C’est une maison nichée dans une pente abrupte à l’orée de la forêt. Son nom : « le nid de la chouette ». Il y a des bibelots de toute sorte qui jalonnent l’immense jardin et qui nous rappelle que nous sommes, effectivement, dans le nid de la chouette. La déco fait un peu bric à brac mais n’est pas dénuée de charme. La maison a tout le confort possible. Le lieu est très calme, habité par une multitude d’oiseaux : merle, pouillot véloce, rouge gorge, roitelet triple-bandeau, …

A peine nos affaires posées, je suis partie explorer, seule, les alentours dans un rayon de 5 km. Les sentiers sont bien balisés, le pin maritime domine l’espace boisé.

Les sols de grès étant pauvres, secs et acides, ces conditions favorisent les pins, capables de pousser là où d’autres arbres s’installent plus difficilement. À cela s’ajoute l’histoire : les forêts ont été fortement exploitées, puis replantées en partie avec des pins, mieux adaptés à ces terrains. Aujourd’hui, ces paysages sont donc le résultat à la fois du sol et des usages passés.

Nous n’avons pas rencontré nos hôtes, seulement échangé par SMS.
À notre arrivée, deux présents nous attendaient : une bouteille de vin blanc et des friandises au lapin destinées aux chiennes.

Ce geste, présenté comme une attention, révèle une banalisation profonde.
Ces friandises au lapin, derrière leur apparente innocuité, reposent sur l’exploitation et la mise à mort d’êtres sentients, transformées ici en simple produit de récompense, jamais questionnées.

Nous ne consommons pas d’alcool par choix politique et sommes antispécistes.
Les chiennes sont végétaliennes. Mais au-delà de nos pratiques, ce qui frappe, c’est l’évidence avec laquelle deux formes de consommation — l’alcool et les produits issus de l’exploitation animale — sont proposées sans être interrogées.

D’un côté, une drogue socialement valorisée, intégrée aux codes de l’hospitalité.
De l’autre, des produits issus de corps appropriés, transformés en marchandises, rendus acceptables sous la forme de “friandises”.

Dans les deux cas, il s’agit de normes incorporées, répétées sans distance critique. Ce qui est offert ici dépasse le simple cadeau : cela révèle un système violent où certaines pratiques sont naturalisées, légitimées, et soustraites à toute remise en question.

Nommer cette banalité est essentiel pour la fissurer !

En fin de journée, de retour au gîte, j’ai voulu m’installer au calme dans le salon de jardin. Et là, face à moi, accroché à l’arbre : un écureuil. Figé. J’ai cru à un corps empaillé. Comment avais-je pu ne pas le voir en arrivant ? Je suis restée sidérée.

Moi, pétrifiée d’effroi face à un être empaillé — lui… de crainte.

Puis la fuite de cette petite personne rousse. Elle était bien là, pleinement présente. La mangeoire remplie de graines est visiblement sa cantine : je l’avais simplement dérangée en plein repas.

Le basculement a été immédiat. À l’horreur a succédé une joie immense en comprenant que nous allions cohabiter une semaine.

J’ai décidé que ce serait elle. Le masculin s’impose trop souvent par défaut dans la langue ; ici, je choisis autrement.

Nous l’avons longuement observée hier soir, derrière les vitres, pour ne pas troubler sa tranquillité. Je peux aussi la voir depuis ma chambre, à l’étage, juste en face de sa cantine. Le balcon surplombe la pente — un point d’observation privilégié, presque irréel.

Dimanche 12 avril 26 – Randonnée > Boucle Vue sur le Leiningerland

Au réveil, notre résidente était encore à se gaver de graines. Je lui ai coupé des petits morceaux de pommes.

J’ai super bien dormi, le calme des lieux est impressionnant.

Le programme du jour est une boucle, d’une dizaine de km, à 5 minutes en voiture de la maison, au départ de Altleiningen.

Ce n’est pas une randonnée spectaculaire, mais une randonnée de contraste : elle raconte le passage d’un monde fermé à un paysage ouvert, presque en douceur. Les sentiers sont souples, parfois tapissés d’aiguilles, pins et feuillus alternent les espaces traversés. La lumière encore diffuse en avril est filtrée par une canopée timide du printemps naissant.

Les 300 m de dénivelé se répartissent en montée douce. Elle commence presque sans qu’on s’en rende compte, sur un chemin large, souple, où le pas trouve facilement son rythme. Puis peu à peu, le sentier se resserre, se faufile entre les troncs, oblige à regarder où l’on pose le pied.

Le sol change lui aussi. Moins de feuilles, plus de sable, quelques racines, des zones plus sèches. La forêt cesse d’être uniforme. Des reliefs apparaissent, discrets d’abord, puis plus affirmés.

Et puis la roche affleure. Par endroits seulement, comme si elle hésitait encore à se montrer. Des plaques, des strates, des blocs émergent du sol, modifiant la texture du chemin, ralentissant la marche.

Sans rupture, quelque chose bascule.
Le regard porte un peu plus loin, les lignes du paysage se dessinent. La forêt ne se referme plus complètement. Elle laisse passer la distance.

Un des points de passage sont les Kupferfelsen, surnommés le “Kamelkopf”, la tête de chameau. Ils ne s’imposent pas par leur hauteur, mais par leur présence. Des blocs de grès, épais, stratifiés, comme empilés par le temps. Leur base est creusée, leurs flancs marqués de couches horizontales, leurs sommets arrondis et sombres, parfois couverts de mousse et de fougères discrètes.

On tourne autour, on passe dessous, on les contourne.
Ils ne dominent pas : ils occupent l’espace. Il y a quelque chose de presque organique dans leurs formes — des volumes lourds, irréguliers, qui semblent avoir glissé plutôt que poussé, qui font corps avec le paysage.

Le chemin replonge ensuite dans une forêt plus enveloppante.
La lumière est plus diffuse, les sons s’étouffent. Les rochers disparaissent, mais leur présence reste en mémoire, comme une ponctuation dans la marche. Le retour se fait par un sentier étroit à flanc de montagne puis longe le ruisseau de l’Eckbach où Suzy va pouvoir se désaltérer.

Nous rentrons, affamées, et décidons d’aller déjeuner dans la maison de la nature « Rahnenhof » à 500m de notre gîte. Nous l’avons repérée sur Happy Cow car elle propose deux plats véganes.

J’avais localisé l’endroit lors de ma mini randonnée de la veille. Situé dans un creux de forêt, alors que les sentiers étaient vides d’humains, lui grouillait de monde et de vie. Beaucoup de famille qui semblait connaître et apprécier ce lieu pourtant isolé des routes passantes. Cet endroit a quelque chose de simple et profondément ancré. Une grande bâtisse claire posée là comme un refuge ancien pour marcheur·euses fatigué·es.

À l’extérieur, quelques tables en bois, espacées sous les arbres encore clairsemés, des aires de jeux pour les enfants. Rien de décoratif, juste l’essentiel : s’asseoir, respirer, laisser retomber la marche.

À l’intérieur, on bascule dans une autre époque. Bois omniprésent, carrelage un peu daté, lumières douces… une ambiance qui évoque les années 50 ou 60, sans mise en scène, sans nostalgie fabriquée. Juste quelque chose qui n’a pas changé.

Le fonctionnement est direct et très chaleureux :
on commande au comptoir,
on récupère son plateau,
on s’installe où il reste une place,
et on débarrasse soi-même.

Pas de service, pas de distance — tout circule.

Le public est majoritairement âgé, des habitué·es visiblement. Ça parle doucement, ça prend son temps. Il n’y a rien de spectaculaire, et c’est précisément ce qui rend l’endroit si accueillant. On est loin des lieux calibrés pour plaire. Ici, c’est populaire au sens plein : accessible, vivant, sans filtre.

À l’entrée, un panneau : « Respect ! Pas de place pour le racisme ».
Ce n’est pas qu’un message. C’est une prise de position affichée, un engagement à ne pas laisser passer. Dans ce lieu simple et populaire, ça donne une profondeur inattendue.

En faisant des recherches sur ce lieu, j’ai compris pourquoi il me parlait tant et pourquoi on s’y sent si bien.  Le Rahnenhof est une maison d’accueil populaire, née du mouvement syndical, marquée par la résistance au nazisme, engagée dans le social et l’écologie depuis plus d’un siècle. On y mange, oui — mais surtout, on y partage un espace politique, populaire, qui n’a jamais été neutre.

Géré par les NaturFreunde, un mouvement historiquement lié aux luttes ouvrières et à l’éducation populaire, le lieu incarne un même élan : marcher, transmettre et s’engager.

Le repas était copieux et excellent ! Nous sommes rentrées repues au gîte.

Je me suis installée devant la fenêtre de la cuisine, tournée vers la mangeoire du jardin. Pendant que j’écris, Miss Écureuil apparaît, repart, puis revient encore se nourrir de quelques graines, pour mon plus grand plaisir.

lundi 13 avril 2026 – journée pluvieuse

Pluie annoncée pour toute la journée, nous décidons de consacrer ce jour à des visites de villages typiques en laissant Suzy et Rosa au chaud, au gîte.

Avant cela, nous leur proposons une mini balade dans la forêt proche. Là, ça se complique car Suzy refuse catégoriquement la pluie. Pas de négociation. Pas de compromis. On décide donc de prendre la voiture pour faire 500m afin qu’elle croie qu’on part en voyage. Elle marche 10 minutes. Elle sent la pluie. Elle fait demi-tour. Fin de l’aventure. Elle a une cohérence intérieure remarquable. Elle ne transige jamais avec elle-même. C’est à la fois fascinant et … tellement Suzy !

On part découvrir les villages alentours vers 11h.

Première étape, perchée à près de 270 m d’altitude, la ruine du château de Neuleiningen qui surplombe le village et la vallée de l’Eckbach, à la frontière entre la forêt du Palatinat et les reliefs tertiaires. Construite vers 1240 par le comte Frédéric III de Leiningen-Dagsburg, elle faisait partie d’un réseau défensif avec Altleiningen et Battenberg, contrôlant l’accès depuis la plaine du Rhin.

Aujourd’hui, sous la pluie et en début de semaine, le lieu semble suspendu hors du temps : aucune présence humaine, seulement le silence, la pierre humide et cette impression rare d’avoir la ruine pour soi seule — une atmosphère à la fois solitaire et intensément habitée qu’on savoure pleinement.

Deuxième étape : le village viticole de Großkarlbach, typique de la région.
Les rues sont désertes, bordées de bâtisses anciennes, imposantes et cossues, où chaque façade raconte une prospérité ancienne. La richesse liée à la vigne est bien présente, inscrite dans la pierre et les volumes.

Sous le ciel gris, l’ambiance reste hors du temps — silencieuse, presque figée, comme si le village retenait son souffle. Et pourtant, derrière cette esthétique patrimoniale, une autre lecture affleure : celle d’un territoire façonné par une drogue dont la consommation est profondément normalisée. Le vin, ici élevé au rang de culture et de tradition, incarne cette drogue socialement intégrée, banalisée au point d’en devenir invisible — inscrite dans les paysages comme dans les habitudes.

Troisième et dernière étape, le hameau de Höningen, niché à environ 300 mètres d’altitude au bord de la forêt du Palatinat, le paysage se resserre, plus intime, plus rural, presque secret. Une route étroite serpente entre les collines vers le Rahnfels et nous y conduit. Le cœur du lieu, ce sont les vestiges du monastère augustinien fondé au XIIe siècle : des pans de murs, un pignon d’église encore debout, un porche qui semble ouvrir sur un autre temps.

Surplombant le village, la petite église Saint-Jacques de Höningen, datant du XIIe siècle, se dresse, sobre et ancrée dans la pierre, comme un repère immobile.

Autour d’elle, le cimetière s’étend en pente douce : des tombes clairsemées dans l’herbe humide, d’autres directement enchâssées dans le mur, presque absorbées par lui. Les plus anciennes, sculptées et rongées par le temps, côtoient des pierres plus récentes — sans rupture, comme si les époques cohabitaient harmonieusement.

De surprenantes décorations jalonnent les rues. Elles relèvent d’un folklore rural un peu décalé, à la frontière entre humour et étrangeté. Il y a quelque chose de volontairement kitsch et bricolé. L’ensemble crée un contraste assez troublant — entre le familier et le légèrement inquiétant. On pourrait qualifier ça de “fantaisie villageoise” ou de “kitsch champêtre”, avec une touche d’absurde : une manière d’habiter l’espace extérieur en y injectant de la présence, même artificielle, comme pour rompre le vide des rues. On retrouve cette façon d’habiter les cours et jardins partout. Notre gîte en est un exemple parfait.

Pour le déjeuner, on a fait quelques courses chez REWE — un véritable paradis pour qui mange végane. Ici, les options abondent, aussi bien en magasin que dans les restaurants alentour : on pourrait facilement en faire un séjour entièrement gastronomique.

On en a profité pour acheter des noisettes et des graines de tournesol pour Madame Écureuil. Et ce soir — surprise totale — ils sont deux à venir se goinfrer au même endroit. J’ai littéralement crié de joie.

Mardi 14 avril 2026 – Trouver le cimetière juif de Carlsberg

Le temps est plus clément, les nuages gorgés de pluie sont derrière nous. Sur les panneaux touristiques, au début des sentiers de randonnée, j’ai repéré la photo d’un cimetière juif local.

J’ai une tendresse particulière pour les cimetières. Ce sont des lieux où les tombes m’apaisent, aiguisent aussi ma curiosité, où je peux vagabonder dans un passé inconnu que je réinvente au gré de mon imaginaire. Après avoir exploré diverses cartes, j’ai réussi à localiser ce minuscule lieu (3,4 ares) lové dans la forêt et j’ai tracé le circuit du jour en fonction de lui.

11 km et moins de 300 m de dénivelé, entre bois, prairies, ruisseaux chantants, étangs oubliés et ruelles bordées de maisons cossues dans des quartiers résidentiels. Le parcours est jalonné de nombreux centres équestres. Ici, ce ne sont pas les vaches qu’on exploite le plus, mais les chevaux, visiblement. La forme change, pas le fond : une même violence, organisée, normalisée.

Le trésor du jour se niche donc au cœur de la forêt, presque introuvable, minuscule cimetière juif. Rien ne l’annonce vraiment. Il faut savoir qu’il est là, ou tomber dessus par hasard, comme sur un fragment d’histoire oublié. Ouvert en 1861, il n’a presque pas eu le temps d’exister. La communauté de Carlsberg disparaît dès 1868. Quelques années seulement, à peine une présence, puis plus rien — ou presque. Il reste un enclos dérisoire et quelques pierres. Certaines tiennent encore debout, d’autres penchent, d’autres s’effacent. La mousse les recouvre, les inscriptions se dissipent. Rien de monumental, rien qui cherche à durer. Juste des traces. Et pourtant, ce lieu dit quelque chose de profondément politique. Il raconte des existences tolérées un temps, puis dissoutes, rendues invisibles. Il dit la fragilité de certaines présences dans l’histoire, leur disparition presque sans bruit, comme si elles n’avaient jamais compté.

La forêt enveloppe le tout. Elle adoucit, elle protège peut-être. Mais elle participe aussi à cet effacement lent, presque confortable, où la violence du passé se fond dans le paysage.

Alors il faut s’arrêter. Regarder ces pierres pour ce qu’elles sont : non pas seulement des tombes, mais des preuves. La preuve qu’ici, il y avait des vies, des familles, une présence. Et que leur disparition n’a rien de naturel. Il reste ces pierres, mémoire ténue, qui résiste encore à l’oubli.

Le retour se fait par un large sentier sableux dans une forêt de pins maritimes où le ciel bleu devient la dominante du jour.

Suzy a réussi à se rouler dans deux cacas et Rosa a mangé quelque chose et on ne veut pas savoir ce que c’est. La douche est de circonstance au retour.

Ce soir, on teste le restaurant aux propositions véganes de Neuleiningen, déniché hier.

Sinon, nous avons officiellement trois écureuils ! La résidente “officielle” s’est installée entre deux branches, juste au-dessus de la mangeoire, en véritable gardienne du trésor. Les deux autres tentent des approches pas toujours discrètes… sans grand succès. Résultat : un va-et-vient complètement chaotique sur toutes les branches du coin.

Mercredi 15 avril 2026 – Battenberg et Rahnenhof

Dès le lever, je file sur la terrasse pour assister au ballet des écureuils. Je crois que c’est ce qui me réjouit le plus ici. Les observer est fascinant. Très vite, leurs personnalités se dessinent : il y a l’“ancienne”, celle qui occupe les lieux, plus assurée, presque familière avec moi ; et puis les deux autres, plus petits, plus nerveux, qui restent à distance.

Elle, en revanche, tient le territoire. Entre elle et moi, ça fait déjà beaucoup de présence à tolérer pour des êtres plus discrets. Désormais, elle descend manger tranquillement au pied de l’arbre pendant que je suis installée dans le jardin. Son drey est là, dans les sapins qui bordent la maison.

Et puis, ce matin, une apparition furtive : un roitelet triple-bandeau. Première fois que je le vois. Comme un minuscule éclair dans les branches et sur la mangeoire — une présence presque irréelle, magique.

Ce lieu est vraiment habité, vibrant de présences furtives et de scènes minuscules qui happent toute l’attention. C’est vrai qu’on pourrait juste rester là, à cohabiter avec toutes ces vies dans une parfaire harmonie.

Puis nous sommes parties explorer ce qu’on appelle le « balcon du Palatinat » : le village de Battenberg, suspendu au-dessus de la plaine à une quinzaine de minutes du gîte (en voiture).

C’est la plus petite commune du district de Bad Dürkheim. Accrochée à la lisière de la forêt palatine, à environ 300 m d’altitude, elle offre une vue dégagée sur la plaine du Rhin, jusqu’à Francfort-sur-le-Main et les reliefs de l’Odenwald. On comprend vite d’où vient son surnom.

Un château domine le village, aujourd’hui transformé en hôtel privé. Alors nous avons préféré arpenter les forêts alentours, verdoyantes, sur une dizaine de kilomètres — notre première vraie journée printanière : les feuillus déploient leurs jeunes feuilles, et les oiseaux s’en donnent à cœur joie dans une joyeuse cacophonie de saison. Toujours très peu d’humains sur les circuits empruntés (très bien balisés par ailleurs).  On privilégie des petits circuits pour Suzy — 9 ans, de l’arthrose — mais toujours partante pour randonner. Comme elle adore cela, j’adapte nos découvertes à ses capacités.

Au détour d’un sentier emprunté, une croix surgit, posée là comme un récit figé. Plusieurs versions circulent, aucune certitude. Mais il y en a une qui me parle davantage que les autres : celle où un humain est pris pour un sanglier. Un bruit dans les fourrés. Une silhouette. Un tir. On appelle ça une erreur. Mais est-ce vraiment une erreur, ou le produit logique d’un système où l’on apprend à abattre avant même de regarder ? Où l’on transforme des présences en cibles, des corps en simples occasions de tirer ? Au fond, peu importe que la balle atteigne un humain ou un sanglier. C’est précisément là que le problème se révèle dans toute sa brutalité : la chasse repose sur l’acte de tuer. Elle normalise la mise à mort, elle l’entraîne, elle l’ancre dans des gestes, des réflexes. Dans ce cadre, la confusion n’est pas une anomalie. Elle est une conséquence.

Cette croix ne raconte pas seulement une tragédie isolée. Elle met en lumière une violence plus vaste, rendue ordinaire. Une violence qui ne dépend pas de l’identité de la cible — mais du fait même qu’il y en ait une.

Au retour, on décide d’aller déjeuner au Rahnenhof, à 500 mètres de la maison, en empruntant un joli chemin boisé. Nous sommes vraiment tout près. Avec la douceur printanière et le soleil du jour, on s’installe dehors, sur les jolis salons de jardin en bois. Ce séjour se tisse de joies simples, de lenteur appréciée, de moments précieux.

Et pendant que je complète mon journal, Madame Écureuil me tient compagnie, affairée à engloutir ses graines, imperturbable. Et en fait, je viens de réaliser qu’ils ne sont pas trois… mais quatre à virevolter dans les arbres alentours pour grappiller leur part du festin. C’est complètement fou.

Jeudi 16 avril 2026 – Les écureuils et le circuit du Ganerbenweg à l’Ungeheuersee en passant par la Bismarcktürme

Les rituels sont installés au gîte et nourrir et observer les écureuils sont mes premières activités alors que tout le monde dort encore.

Ce matin, Phlau se sent « molle » et comme Suzy a bien marché ces derniers jours, elles décident de rester à la maison. Enfin, c’est surtout nous qui décidons pour Suzy malgré le fait qu’elle est toujours partante pour n’importe quelle randonnée !

Je pars donc avec Rosa sur ce sentier au nom étrange : Ganerbenweg. Il est à 20 minutes en voiture de notre havre.  Ganerbenweg : un mot venu du vieux droit germanique, où tout était “commun”, indivisible, partagé entre héritiers. Une idée presque vertigineuse aujourd’hui, dans ces forêts qui semblent, elles aussi, appartenir à quelque chose de plus vaste que nous.

La boucle fait une dizaine de kilomètres, et très vite, le chemin s’enfonce dans les pins du Pfälzerwald. L’air y est sec, résineux, et le sol crisse sous les pas. La journée s’annonce chaude. Par endroits, des roches aux lichens et aux mousses vertes surgissent, comme si la forêt avait laissé affleurer ses os. Nous nous aventurons vers la Teufelsmauer, une muraille rocheuse presque cachée, faite de conglomérats et de grès rouges vieux de millions d’années.  Ensuite, la descente s’amorce vers l’Ungeheuersee. Un plan d’eau sombre, en apparence immobile, écrin aux verts foncés presque noirs dans le creux de la forêt. Les panneaux racontent : peu profond, acide, sans poissons. Ancien lieu de pâturage, puis laissé à lui-même.

Et pourtant, il déborde. Pas de mouvement visible, mais l’air vibre — saturé du chant des grenouilles. Un grondement diffus, continu, presque enveloppant.

Il n’y a plus d’humain.
Plus d’usage. Plus d’exploitation.

Seulement cette présence dense, sonore, indifférente à nous.

Nous traversons ensuite des bois de feuillus et des bancs jalonnent le parcours.

Plus loin, le Heidenfels demande un peu d’attention : marches creusées dans la pierre, passages étroits, tunnels naturels. On ne marche plus vraiment, on explore. C’est un agglomérat gigantesque de roches sombres rouges et vertes selon leur exposition aux vents. Impressionnant lieu qui peut aussi servir de refuge.

Nous poursuivons sur de jolis sentiers qui passent par une fontaine où Rosa peut se désaltérer.

Au sommet du Peterskopf, la silhouette de la tour de Bismarckturm Peterskopf apparaît. Aujourd’hui elle est fermée, mais peu importe : les bancs autour invitent à s’arrêter. Elle se dresse comme un bloc compact de grès rouge, presque austère.
Massive, carrée, elle repose sur une base élargie qui lui donne un air de forteresse plutôt que de simple belvédère. Elle n’est pas seulement un point de vue : elle impose une présence, presque autoritaire, dans le paysage forestier. Les Bismarcktürme sont des monuments construits en Allemagne autour de 1900 en hommage à Otto von Bismarck, figure centrale de l’unification allemande en 1871. Après sa mort, plus de 200 tours sont édifiées entre 1898 et 1910, dans un contexte de forte affirmation nationale.

Ces constructions ont une triple fonction :

  • commémorer Bismarck
  • symboliser l’unité allemande
  • servir parfois de tours à feu lors de cérémonies patriotiques

La tour du Peterskopf, située à environ 480 m d’altitude, s’inscrit dans ce mouvement. Construite au début du XXe siècle, elle combine point de vue et monument politique. Aujourd’hui, elle est avant tout un site de passage pour les randonneu-ses-rs.

Sous couvert de mémoire, c’est surtout une vision du monde que l’on a figée dans la pierre.

Le sentier continue, croise la Lindemannsruhe, ancienne maison forestière née dans les années 1920, témoin discret d’une époque où l’on organisait la forêt autrement.  Au pied de cette maison forestière, une borne jaune tranche avec les teintes du sous-bois. Station de secours pour vélos : outils suspendus, pompe prête à l’usage. Un petit îlot d’assistance au milieu du chemin.

Ce qui reste après la boucle, ce n’est pas seulement la beauté des roches ou le calme du lac.
C’est une impression plus diffuse : Ces paysages racontent une histoire humaine, mais ils montrent aussi qu’ils peuvent s’en détacher. Le chemin des “biens communs” devient alors autre chose — une traversée entre ce que l’on a façonné et ce qui persiste sans nous.

Retour par la jolie route de crète au gîte où nous attendent les écureuils. La douche et la sieste seront bienvenues.

Ce soir nous avons réservé dans une pizzeria de Grünstadt qui propose tout végane le jeudi.

Un autre monde est tellement possible.

Vendredi 17 avril 2026 – toujours les écureuils et découverte du Lac Eiswoog

J’ai constaté que la variété d’écureuils qui viennent à notre cantine s’est étoffée. Il y en a de toutes les couleurs et de toutes les tailles, mais ils font tous partis des « écureuils dits roux ». J’ai arrêté de les compter.

Aujourd’hui j’ai choisi un circuit que nous pourrions faire au départ du gîte. J’ai mis le conditionnel car Suzy refusera de partir si on ne prend pas la voiture… donc on a pris la voiture pour 500 mètres !  Notre point de départ est le Rahnenhof que j’aime tant. On pourra y déjeuner au retour de notre circuit de 12 km.

La boucle choisie débute sous un ciel clair.
Très vite, le chemin s’enfonce dans une forêt mixte, aérienne avec ses longs troncs élancés et lumineuse à la fois. Le soleil perce, mais l’ombre des arbres accompagne chaque pas, rendant la marche agréable. Des bancs jalonnent le parcours. Régulièrement. Comme une invitation à s’arrêter, à observer, à ne pas simplement traverser.

Le paysage porte son âge.
Le grès ancien est présent partout, vestiges de formations vieilles de millions d’années. Une géologie lente, silencieuse, qui structure tout sans jamais s’imposer.

Puis, dans le creux du paysage, le viaduc de l’Eistal apparaît. Long de 271 mètres, construit en 1932, ancien pont ferroviaire aujourd’hui désaffecté, il traverse la vallée avec une précision métallique. C’est l’un des ouvrages les plus célèbres du Palatinat. Une ligne droite d’acier et de pierre, témoin d’une époque où l’on reliait, traversait, exploitait. Depuis 1988, plus aucun train ne passe. La structure reste. Suspendue entre usage et abandon.

En contrebas, l’eau circule. Le lac d’Eiswoog s’ouvre, c’est un lac artificiel. Il se trouve sur le chemin de pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. Un cygne noir s’y prélasse.
Calme, aménagé, avec ses buvettes et ses abords accessibles. Je vais immédiatement voir ce que propose la carte et, comme d’habitude par ici, un plat vegane est au menu, bien moins cher que les plats carnés ! Le lac est vidé régulièrement pour enlever les boues et entretenir la digue. Il a été utilisé à des fins humaines — industrie, pisciculture, loisirs. Ce type de gestion régulière s’est inscrit dans la durée. Rien de “naturel” ici : c’est un paysage maintenu, contrôlé, ajusté.

Autour, la vie discrète continue.
Sur les blocs de grés, au bord de l’eau, la mouche de pierre — fragile, presque invisible — rappelle la qualité du milieu. Sa présence dit quelque chose que les aménagements ne disent pas. Le contraste traverse tout le parcours : entre infrastructures et lenteur géologique, entre gestion humaine et dynamiques propres au lieu. On marche dans un espace composé. Mais jamais totalement maîtrisé.

Au retour, on savoure pleinement notre plat de frites — délicieuses — accompagné de salades composées. Installées dehors, sur les tables et chaises en bois du Rahnenhof, le moment est simple et parfaitement appréciable.

Phlau rentre en voiture avec les chiennes, je prends le petit sentier à travers bois pour rejoindre le gîte. L’après-midi sera occupée à observer la danse virevoltante de nos écureuils résident-es.

Samedi 18 avril 2026 – retour maison en passant par Königsbach et Landau

Le départ fut bien plus difficile que prévu. J’ai pleuré. Comme si quelque chose en moi refusait de quitter cet endroit. Cette semaine m’a traversée d’une joie tellement intense que j’ai du mal à mettre des mots dessus.

Ces matins avec les écureuils, leur présence constante, leurs allers-retours, leurs petites vies entremêlées à la mienne… C’était plus qu’observer. C’était partager un espace, un rythme, une attention. Une forme de communion simple, évidente, qui m’a remplie comme rarement.

Ce qui me revient aussi, c’est une critique que j’avais lue dans « Vegan Order » de Marianne Celka. Elle y avance que l’antispécisme romprait les relations avec les autres animaux, qu’il produirait une forme de distance, de retrait.

Mais ce que j’ai vécu ici dit exactement l’inverse.

Car de quelle “relation” parle-t-on ? Une relation fondée sur l’usage, la capture, l’appropriation ? Une relation qui suppose de pouvoir disposer des corps, des existences ? Si c’est cela qui est défendu, alors oui, l’antispécisme rompt avec ce type de lien.

Mais il ne rompt pas avec la relation en tant que telle. Il en propose une autre.

Ce que cette semaine m’a apprise, c’est précisément qu’une relation peut exister sans domination. Qu’elle peut se construire dans l’attention, la retenue, l’observation patiente. Dans le fait d’accepter de ne pas être au centre, de ne pas contrôler, de ne pas s’imposer.

Ici, il n’y avait ni appropriation ni maîtrise. Juste une co-présence. Une familiarité progressive, fragile, qui repose sur un équilibre : être tolérée sans s’imposer.

Dire que l’antispécisme couperait le lien, c’est ne reconnaître comme “relation” que celles qui passent par le pouvoir.

Or, ce que j’ai touché ici, c’est tout l’inverse : une relation sans prise. Et c’est précisément ce qui la rend si forte, si intense. Elle devrait d’ailleurs être la base de tous nos liens.

Mon cœur résonne encore de cette immersion bienheureuse qui a porté toute la semaine.

Sur la route du retour, on s’est arrêté pour un petit circuit de 5 km sur les hauteurs de Königsbach an der Weinstraße, au pied des vignes. La forêt ruisselait de verts tendres printaniers, et le chant des oiseaux saturait l’atmosphère d’une joie débordante. Les températures étaient estivales.

À midi, on est passé par Landau in der Pfalz pour déjeuner à l’excellent restaurant vegane Velo.

Retour à la maison vers 15h, où j’ai retrouvé Emma avec joie. En une semaine, le jardin s’est transformé, presque emporté par la saison, débordant de verts et du mauve de la glycine odorante.

Je me demande s’il ne serait pas possible d’installer une mangeoire pour l’écureuil que j’ai aperçu récemment dans la rue… Comme une manière de prolonger, un peu, ce lien qui s’est tissé ailleurs.