Archives par mot-clé : vallée de la Moselle

Du schiste, des ruines et de la chantilly

Cinq jours de randonnée en Moselle allemande, entre vignobles escarpés, forêts automnales et vieilles pierres. Une parenthèse dont j’avais terriblement besoin après des semaines éprouvantes, avec le bonheur supplémentaire de séjourner dans un hôtel entièrement végane.

Matin tôt

Le silence de l’hôtel est bienvenu et surtout réparateur. J’ai passé une nuit douillette avec Suzy, calée entre Phlau et moi sur un oreiller, et Rosa, installée à nos pieds.

La chambre est immense et parfaite pour y vivre à quatre le temps de quelques jours.

Je crois que je commence à peine à mesurer à quel point j’avais besoin de cette pause. Ce début d’année scolaire fut bouleversant, entre mon burn-out professionnel et les événements lycéens du mois d’octobre. Beaucoup de tensions, de combats, d’énergie dépensée… Et cette impression de devoir toujours tenir bon, toujours être sur tous les fronts.

Et là, soudain, je suis autre part.

C’est assez étrange, d’ailleurs. Comme si j’étais entrée dans une bulle, un endroit un peu hors du temps, où les urgences habituelles n’ont plus tout à fait la même prise sur moi. Je ne sais pas encore quoi faire de cette sensation. Je crois que je n’ai même pas complètement réalisé que je pouvais souffler, mais je souffle déjà. L’avantage d’être très ancrée dans mon présent, certainement.

L’hôtel est situé sur les rives de la Moselle moyenne, à Zeltingen-Rachtig, dans un écrin de verdure lové au cœur de pentes viticoles parfois vertigineuses. Les caves à vin abondent dans le village et sans doute dans les alentours. Vignobles en terrasses, forêts sur les hauteurs, sentiers escarpés et panoramas sur les méandres du fleuve composent un décor de carte postale. La Moselle est mondialement réputée pour ses vins blancs, notamment grâce à ses sols schisteux.

C’est donc dans ce paysage de pentes, de courbes et de sous-bois que nous avons choisi de nous échapper quelques jours, avec Suzy et Rosa. J’aime déjà cette géographie un peu indocile, ces coteaux qui semblent se disputer la lumière, ces chemins qui disparaissent derrière un pli de terrain et promettent, sans rien dévoiler, quelques découvertes.

Après des semaines où tout m’a semblé urgent, exigeant, parfois épuisant, je retrouve ici le luxe immense de ne rien devoir au temps. Marcher, humer l’automne, m’arrêter pour une feuille, une odeur, une trouée de lumière, une eau vagabonde.

Je ne sais pas encore si je parviendrai à déposer toute la fatigue accumulée. Mais je sens revenir cette curiosité gourmande qui me pousse toujours à prendre le chemin le moins évident, simplement pour savoir ce qu’il y a derrière. Et cela me réjouit.


Suzy… parlons de Suzy !

Elle a de l’arthrose qui la handicape pour marcher (patte avant gauche). Elle suit un protocole de soins que nous avons mis en place début octobre et qu’elle vient de faire voler en éclats en 12 heures de non-gestion émotionnelle !

Elle est tellement contente d’être là qu’elle ne sait pas canaliser ce trop-plein de joie débordante. Alors, elle gémit, aboie de façon aiguë, saute partout, sollicite Rosa, que cette énergie irrépressible terrorise littéralement.

Ce matin, nous avons dû installer Suzy dans la voiture le temps du petit déjeuner, sinon elle hurlait dans la chambre. Dans la voiture, elle se calme, car elle sait que cela signifie « balade ou randonnée ». Chaque jour, elle y monte et c’est un lieu qu’elle connaît, qui la rassure.

Évidemment, comme elle gesticule dans tous les sens, elle ne ménage pas sa patte handicapée…

Le matin, on l’emmène, en voiture sinon ça ne compte pas pour elle, faire une mini-balade de 30 minutes sur les sentiers proches. Puis on la laisse récupérer, tranquille dans la chambre, où elle a tout le confort possible à sa disposition.

RANDO JOUR 1 | La Moselle, ses méandres, son schiste et ses surprises

Première randonnée au départ de Wolf, 9 km et 220 m de dénivelé, entre vignobles, forêts et villages accrochés aux rives de la Moselle. Belle découverte !

Ici, le fleuve semble prendre un malin plaisir à faire de jolis détours. Il dessine d’immenses boucles autour des villages, tandis que les vignobles dévalent les coteaux en rangs si serrés qu’on se demande comment on peut y travailler sans risque. Depuis les hauteurs, le spectacle est saisissant. Les collines se succèdent, les villages se blottissent au creux des méandres et l’automne commence à déposer ses jaunes et ses ors sur les vignes.

Mais ce qui m’a particulièrement frappée, c’est le schiste. Il est partout ! Dans les murets, les bancs et jusque dans les façades de certaines maisons, souvent immenses. Les pierres semblent simplement empilées les unes sur les autres, comme si on avait oublié de les maçonner. C’est surprenant, presque déroutant, et d’une profonde beauté. Ces grandes bâtisses ont une prestance extraordinaire, quelque chose de massif, d’austère et pourtant de profondément élégant, échappées d’un autre siècle.

Les villages sont aussi TRÈS touristiques. On sent que la Moselle a depuis longtemps appris à mettre ses charmes en valeur. Heureusement, il suffit de prendre un peu de hauteur pour retrouver des sentiers plus discrets, parfois étroits, qui serpentent entre les ceps et les murets de pierre.

Et puis, au fil de la marche, les surprises se succèdent.

D’abord le Mont Royal, ancienne forteresse de la fin du XVIIe siècle, dont les vestiges se dissimulent aujourd’hui sous les arbres. Des pans de murailles, des passages voûtés, des escaliers qui s’enfoncent dans l’obscurité, des ouvertures mystérieuses mangées par le lierre et les mousses. J’aime particulièrement ces endroits où l’histoire ne se présente pas sous la forme d’un monument soigneusement restauré, mais surgit presque par hasard au milieu des bois. On devine l’ampleur de ce qui fut une forteresse considérable, tandis que les arbres ont tranquillement repris possession des lieux. Des panneaux nous racontent son histoire.

Et au sommet, un IMMENSE parc d’accrobranche, avec ses plateformes suspendues, ses ponts de singe, ses échelles et ses installations qui s’étirent d’arbre en arbre, fondues dans la forêt.

Sur le sentier, une grille de clôture et des panneaux nous apprennent que des chèvres sont utilisées pour entretenir d’anciennes parcelles viticoles. Nous n’en avons aperçu aucune, mais nous n’avons parcouru qu’une courte portion du secteur. L’initiative est présentée comme « favorable à la biodiversité ». Et voilà que l’écologie retrouve ses vieux réflexes spécistes : les chèvres deviennent des outils d’entretien du paysage, sans que leur propre intérêt mérite la moindre réflexion. On peut admirer une démarche de préservation des milieux sans pour autant accepter l’instrumentalisation des autres animaux. Le consentement…bordel !

Nous devions aussi trouver une balancelle suspendue face à la vallée. Disparue ! Probablement remisée pour l’hiver. Tant pis. La Moselle n’avait manifestement pas besoin de cet accessoire pour nous en mettre plein les yeux.

Ce que j’aime dans ces randonnées, c’est cette succession de découvertes qui n’ont parfois aucun rapport entre elles. Un méandre spectaculaire, une maison de schiste, une forteresse oubliée, un parc d’accrobranche, un panneau qui rappelle que même les initiatives écologiques méritent d’être interrogées.

Et surtout, après un début d’année scolaire particulièrement éprouvant, cette sensation encore un peu étrange de pouvoir marcher sans urgence, de s’arrêter devant un détail, de prendre le temps de regarder.

Je suis venue chercher du repos. Et je le trouve précisément là, dans cette envie allègre de regarder derrière chaque mur, d’emprunter chaque sentier, de comprendre ce que les pierres ont à raconter. Marcher, découvrir, m’étonner, c’est ce qui me nourrit et me ressource. Et quel bonheur de retrouver tout cela, sans urgence, sans contrainte, avec le temps pour seule richesse.

Et nous n’en sommes qu’au premier jour !

Parlons un peu de l’hôtel… nous avons quand même choisi cette destination d’abord pour lui. Un hôtel entièrement végane avec 5 restaurants… le bonheur absolu !

Cet été, Émeline m’avait envoyé un reel présentant cet établissement un peu singulier, niché dans un village des bords de la Moselle en Allemagne. Il ne m’en a pas fallu davantage pour réserver cinq jours dans la foulée. D’autant que les chiennes y sont les bienvenues, moyennant un petit supplément. Autant dire que tous les ingrédients étaient réunis pour nous convaincre.

Et depuis notre arrivée, je vais de découverte en découverte !

Commençons par les petits déjeuners. ROYAUX ! Un buffet salé et sucré, entièrement végane, à volonté, où l’on ne passe pas son temps à chercher ce qu’on peut manger. On peut TOUT manger ! Et après des années à devoir se contenter de pain, de confiture et parfois d’un fruit dans les hôtels, je vous assure que cela procure une joie assez indescriptible. Ici, le véganisme n’est ni une option ni une concession. C’est tout simplement la règle.

Mais ce qui me réjouit encore davantage, c’est de découvrir que l’engagement de l’établissement dépasse largement le contenu des assiettes.

Il suffit de descendre l’escalier qui mène aux toilettes pour comprendre qu’on n’est pas dans un hôtel tout à fait ordinaire. Les murs sont couverts de photographies de manifestations féministes. Des femmes qui brandissent des pancartes, dénoncent le patriarcat, revendiquent leur liberté. « It’s a dress, not a yes », une robe n’est pas un consentement. « I got 99 problems and the patriarchy is all of them », j’ai 99 problèmes et le patriarcat est responsable de tous. Je m’arrête devant chaque photographie, évidemment !

Et les toilettes valent à elles seules le détour. Côté hommes, de vieux urinoirs surmontés de photographies de femmes, dont une dame âgée qui semble observer les usagers avec une sévérité délicieuse. Côté femmes, Wonder Woman traverse le paysage à toute allure et une photographie proclame : « Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n’avez pas réussi à brûler. » Le tout sur des carrelages rétro absolument savoureux. Il fallait oser cette décoration, et j’adore !

Dans le salon principal, autre découverte : une boîte de stickers végans mis gratuitement à disposition. Servez-vous, diffusez le message ! On y retrouve notamment « Pourquoi aimer l’un et manger l’autre ? » ou encore « Pas ta mère, pas ton lait ». Des messages qui interrogent directement notre rapport aux autres animaux.

Et partout, des phrases, des photographies, des questions qui invitent à réfléchir. Même les murs semblent avoir quelque chose à raconter. J’aime particulièrement cette idée qu’un lieu d’hébergement puisse aussi être un espace d’expression politique, sans chercher à rendre ses convictions invisibles pour ne froisser personne.

Ce qui me plaît ici, c’est précisément cela : le véganisme n’est pas réduit à une proposition gastronomique destinée à une clientèle particulière. Il s’inscrit dans une démarche plus large, qui affiche aussi des engagements féministes et une volonté de questionner les normes.

Alors oui, nous sommes venues pour nous reposer, randonner, découvrir la région et nous régaler. Mais je ne m’attendais pas à trouver autant de choses à observer entre la salle du petit déjeuner et les toilettes !

Suzy s’est enfin apaisée (il était temps !) et a accepté de rester bien au chaud au lit pendant notre petit déjeuner. Depuis qu’elle a cessé de bondir dans tous les sens en glissant sur le lino, sa patte a pu récupérer un peu.

Nous lui avons donc proposé une mini-randonnée matinale, avec une condition absolument indispensable à ses yeux : prendre la voiture. Même pour parcourir 500 mètres ! Madame consent à marcher, mais seulement si elle a d’abord été véhiculée. Il faut croire que le départ en voiture donne à l’expédition toute sa dignité.

Nous sommes donc parties sur les hauteurs du village, en empruntant les sentiers qui serpentent entre les vignes, à la découverte de la Burgruine Rosenburg, les vestiges d’un château médiéval qui surveillait autrefois la Moselle. Il n’en subsiste que trois pans de murs massifs, à moitié écroulés.

Le site n’a rien de spectaculaire, mais il possède un charme discret. Depuis les ruines, le regard embrasse une belle portion de la vallée de la Moselle, tandis qu’en contrebas, le village dévoile ses toits serrés entre le fleuve et les coteaux couverts de vignes. C’est peut-être ce panorama sur Zeltingen qui mérite le plus le détour, avec cette impression de découvrir, depuis les hauteurs, l’organisation d’un village façonné par le fleuve et la viticulture.

Une petite promenade sans prétention, juste assez pour dégourdir les pattes de tout le monde, satisfaire notre curiosité et offrir à Suzy une expédition à la hauteur de ses exigences.

RANDO JOUR 2 | Deux châteaux et un petit kilomètre d’émerveillement

Suzy est ensuite retournée se reposer dans la chambre, bien au chaud, tandis que nous repartions avec Rosa pour une randonnée à une trentaine de minutes de l’hôtel. Changement de décor : direction l’Eifel volcanique, à Manderscheid, où deux châteaux médiévaux, l’Oberburg et la Niederburg, se font face de part et d’autre de la vallée de la Lieser.

J’avais repéré le Manderscheider Burgenstieg, une boucle d’environ 6 km, arrivée troisième au concours du plus beau sentier de randonnée d’Allemagne en 2020, dans la catégorie des randonnées d’une journée. Rien que ça ! Avec un tel classement, j’imaginais déjà une succession de paysages magnifiques, de petits sentiers sauvages et de points de vue à couper le souffle. J’avais peut-être placé la barre un peu haut…

Car si la balade est agréable, je dois avouer être restée sur ma faim. La Lieser vagabonde au fond de sa vallée, la forêt se pare encore ici et là de roux, d’ocre et d’or, les feuilles craquent sous les chaussures et les châteaux apparaissent entre les arbres aux branches quasi dénudées. Tout cela est charmant, mais pas franchement exceptionnel. Peut-être est-ce la Forêt-Noire qui m’a rendue exigeante ? À force d’y parcourir des sentiers magnifiques, si changeants, si généreux en surprises, j’ai sans doute pris de mauvaises habitudes !

Il y a pourtant un passage qui m’a vraiment enchantée : celui qui serpente entre les deux châteaux avant de remonter vers le village perché sur les hauteurs. Là, oui ! Le sentier se resserre, épouse le relief et se faufile à flanc de falaise schisteuse, entre les arbres et les vieilles pierres. Les ruines nous surplombent, la vallée se creuse sous nos pieds et je retrouve ce petit frisson de découverte que j’aime tant en randonnée. C’est escarpé, pittoresque, presque théâtral. Le gris sombre du schiste se mêle aux ocres et aux bruns de l’automne, composant un paysage d’une étrange beauté gothique. On se croirait dans une gravure romantique du XIXe siècle, de celles où les châteaux semblent abriter quelques fantômes et les forêts garder jalousement leurs secrets. Une atmosphère délicieusement sombre, un peu inquiétante, et absolument magnifique. Dommage que cette portion ne dure guère plus d’un kilomètre !

Nous avons aussi découvert une via ferrata assez impressionnante, accrochée aux pentes rocheuses. Je l’ai regardée avec un mélange d’admiration et de soulagement de ne pas avoir à m’y engager ! Sans équipement, avec ma condition physique du moment et Rosa qui nous accompagnait, il n’était évidemment pas question de tenter l’aventure. Nous avons laissé les prouesses acrobatiques à d’autres.

Ce qui m’a également frappée, c’est l’aspect de certaines portions de forêt. Alors que quelques arbres flamboyaient encore de toutes les couleurs de l’automne, d’autres semblaient complètement desséchés. Par endroits, les branches dénudées et les sous-bois ternes donnaient l’impression d’être déjà en plein hiver. J’ai immédiatement pensé aux sécheresses répétées de cet été. Je ne sais pas dans quelle mesure elles expliquent cet aspect, mais le contraste était saisissant. Il y avait quelque chose d’un peu triste dans ces bois prématurément dépouillés, comme si l’automne avait sauté une étape.

Alors, cette troisième place au palmarès des plus beaux sentiers d’Allemagne ? Je la cherche encore un peu ! Ce n’est pas que je regrette la balade, loin de là. J’ai aimé suivre la rivière, grimper vers les châteaux, m’arrêter pour regarder les couleurs, observer Rosa explorer les sous-bois. Mais je crois que j’attendais davantage de surprises, davantage de variété, ce sentiment d’émerveillement qui me fait parfois m’arrêter tous les cinquante mètres en randonnée.

Finalement, je retiendrai surtout ce petit kilomètre entre les châteaux, les ruines dressées au-dessus de la Lieser et les derniers éclats d’automne dans les arbres. Et puis, même lorsqu’un sentier ne tient pas toutes ses promesses, il reste ce plaisir intact de marcher, de découvrir un territoire inconnu et de se laisser distraire par tout ce qui se présente au détour du chemin. C’est bien pour cela que je ne me lasse jamais de repartir.

JOUR 3 | Entre schiste, Moselle et gourmandises véganes

Ce matin, changement de programme. Phlau a mal au ventre et préfère rester à l’hôtel avec Rosa et Suzy. Je pars donc seule, et j’en profite pour choisir un circuit nettement plus exigeant que ceux des deux premiers jours. Puisque les chiennes sont entre de bonnes mains, je peux m’offrir quelques passages escarpés, des sentiers étroits et des dénivelés plus importants, sans avoir à me demander si tout le monde pourra suivre. Une occasion que je ne vais certainement pas laisser passer !

J’aime aussi marcher seule. Ne pas m’inquiéter pour l’insouciance de Rosa qui n’est pas toujours prudente. Choisir mon rythme, m’arrêter dix fois devant une curiosité géologique, revenir sur mes pas pour regarder un paysage sous un autre angle, m’engager sur un sentier simplement parce qu’il m’intrigue. Cette liberté-là me plaît énormément.

Mon choix s’est porté sur le Kletterweg Erdener Treppchen, un sentier d’escalade qui traverse les vignobles escarpés d’Erdener Treppchen et de Prälat. Trois parcours sont proposés, de difficulté croissante : vert, jaune et rouge. Évidemment, j’ai choisi le rouge, le plus long, 4,3 km ! Une distance presque dérisoire sur le papier, mais qui ne dit rien de la difficulté réelle du terrain. Ici, on grimpe à flanc de falaise, on emprunte des échelles métalliques, on s’agrippe à des câbles d’acier et on progresse sur d’étroites corniches dominant le vide. Les panneaux préviennent d’ailleurs les personnes sujettes au vertige : mieux vaut avoir le pied sûr !

Et c’est là que je mesure toute la logique de mes décisions. Hier, nous avons renoncé à un passage de via ferrata parce qu’il était impraticable avec les chiennes. Aujourd’hui, me voilà seule, avec mon ménisque gauche fendu, mes bâtons de randonnée oubliés et l’idée lumineuse de choisir le parcours le plus technique ! Le sol est humide, la terre et le schiste glissent par endroits, le dénivelé se fait sentir immédiatement. Mais quel bonheur ! J’adore cette concentration qu’imposent les passages délicats, cette petite montée d’adrénaline quand il faut chercher ses appuis, évaluer chaque prise, avancer sans précipitation. Et, à soixante ans, constater que je suis encore capable de me lancer dans ce genre d’aventure et d’en venir à bout procure une satisfaction que je ne bouderai certainement pas. Oui, cela fait du bien à mon petit ego !

Très vite, les chemins prennent de la hauteur, les pentes se raidissent et le schiste apparaît partout. Sous mes pieds, dans les talus, sur les parois qui dominent le sentier. La Moselle, elle, se laisse entrevoir entre les branches, bien en contrebas. Le ciel est chargé, mais quelques percées lumineuses viennent réveiller les couleurs des vignobles. Tout annonce une randonnée comme je les aime : un peu sportive, pleine de découvertes et suffisamment accidentée pour ne jamais devenir monotone.

Et puis il y a le schiste, omniprésent. J’aime cette roche sombre, feuilletée, qui se délite en fines plaques et semble avoir été patiemment empilée par une main gigantesque. Certaines parois sont presque verticales, d’autres plissées, tordues, comme si la montagne avait conservé dans la pierre la mémoire des forces qui l’ont façonnée. Je m’arrête souvent pour regarder ces strates, leurs courbes, leurs cassures, leurs nuances de gris, de brun et parfois de rose. C’est fascinant de penser que nous marchons au milieu d’une histoire géologique infiniment plus ancienne que tout ce que les humains ont construit ici.

Et puis, au détour du sentier, une drôle de petite bâtisse carrée, plutôt quelconque, devant laquelle j’aurais pu passer sans même ralentir. Mais voilà qu’en jetant un œil par la fenêtre, j’aperçois une Vierge ! Tiens donc, qu’est-ce que c’est que cet endroit ? La porte est ouverte. Évidemment, je ne résiste pas à l’envie d’entrer. À l’intérieur, une minuscule chapelle un peu à l’abandon, des murs fatigués, des toiles d’araignée, un crucifix et quelques objets religieux. Dans un pot en verre, des pièces de monnaie. Quelqu’un passe donc encore par ici ! Pas un panneau, pas une explication, rien qui permette de comprendre l’histoire de cette étrange construction. Je reste un moment à regarder autour de moi, partagée entre l’amusement et la curiosité. Qui a installé tout cela ? Depuis quand ? Et qui vient encore déposer quelques pièces dans ce lieu si discret ? Je repars sans réponse, mais ravie de cette découverte parfaitement incongrue. C’est aussi pour cela que j’aime tant randonner : on part chercher des paysages et l’on se retrouve à explorer une improbable chapelle poussiéreuse, simplement parce qu’on a eu la curiosité de regarder par une fenêtre !

Je reprends mon chemin, amusée par cette rencontre inattendue avec un petit lieu de dévotion oublié au milieu des vignes. Un peu plus loin, ce sont d’autres traces humaines qui attirent mon attention, bien moins solennelles celles-là ! Sur une paroi de schiste, des randonneurs et randonneuses ont glissé de petites pierres dans les fissures de la roche. Des dizaines de morceaux clairs ponctuent ainsi la pierre sombre, formant une étrange composition collective, un peu anarchique, assez jolie finalement. Certains portent des messages. Voilà un endroit tout trouvé pour laisser, moi aussi, une petite trace de mon passage ! Je dépose mon galet peint, avec son message antispéciste en allemand : « L’élevage, nuisible à bien des égards : pour les animaux, pour la Terre !!! GO VEGAN ». Il trouve naturellement sa place parmi les autres pierres, avec ses couleurs vernies qui accrochent la lumière. Un minuscule manifeste laissé sur les hauteurs de la Moselle, à la rencontre de celles et ceux dont la curiosité sera peut-être piquée par ce petit caillou coloré. Et qui sait, les amènera à réfléchir quelques instants à ce que nous faisons subir aux autres animaux.

La descente me réserve encore quelques passages techniques, avec leurs marches irrégulières, leurs branches basses et leurs sentiers couverts de feuilles. Mais surtout, la vallée ne cesse de se dévoiler entre les arbres. La Moselle apparaît, disparaît derrière les feuillages, puis revient, plus large, plus lumineuse. Au loin, un pont relie les deux rives, les villages se serrent au pied des coteaux et les rangées de vignes dessinent sur les pentes d’étonnants motifs géométriques.

Et soudain, une ouverture dans la végétation offre un panorama magnifique. Le fleuve traverse toute la vallée, encadré par les vignobles et les collines boisées. Quelques parcelles jaunes semblent presque éclairées de l’intérieur sous le ciel gris. Je reste là à regarder.

Je mesure une fois encore combien ces journées dehors me ressourcent. Marcher ne m’épuise pas, bien au contraire. Cela me rend cette énergie et cette curiosité dont les contraintes du quotidien finissent parfois par me priver.

De retour à l’hôtel, je récupère Phlau et les deux filles. À chacune ses aventures ! Après mes acrobaties sur les falaises de schiste, c’est au tour de Suzy de partir en randonnée. Une mini-mini-randonnée de trente minutes, le temps qui lui est recommandé actuellement, mais une randonnée tout de même ! J’ai repéré de jolis chemins dans les vignes, juste au-dessus du village. Il suffirait presque de sortir de l’hôtel pour les rejoindre à pied. Mais c’est compter sans les exigences de Madame Suzy, qui refuse obstinément toute promenade ne commençant pas par un trajet en voiture ! Nous voilà donc toutes les quatre embarquées pour quelques centaines de mètres, avant de retrouver les coteaux et leurs couleurs d’automne. Et là, quel bonheur de la voir profiter de sa petite escapade ! Elle prend son temps, explore, s’intéresse à ce qui l’entoure. Trente minutes, c’est bien peu à l’échelle de mes randonnées, mais pour elle, c’est déjà une jolie aventure. Et à voir son enthousiasme, je crois bien qu’elle n’aurait pas échangé sa petite virée dans les vignes contre tous les panoramas vertigineux de ma matinée. Moi, après avoir passé des heures à regarder la Moselle depuis les hauteurs, je trouve un autre plaisir à regarder Suzy savourer ces quelques centaines de mètres de liberté.

Après une douche bienvenue, me voilà de retour dans notre immense chambre, confortablement installée sur le canapé à ne rien faire, ou presque. Je scrolle tranquillement les réseaux sociaux, sans autre ambition que de me laisser porter par ce qui défile sur mon écran. Et voilà que je découvre quelque chose qui me met franchement en joie : une véritable mobilisation collective prend forme pour faire face à l’extrême droite. Des personnes se mettent en relation, partagent leurs ressources, coordonnent leurs initiatives et construisent des espaces de résistance. Et ça, ça me réjouit ! On parle tellement des réseaux sociaux comme de machines à désinformer, à attiser les haines et à propager les discours réactionnaires qu’on en oublierait presque qu’ils peuvent aussi être de formidables contre-pouvoirs. J’aime voir l’indignation dépasser le stade des commentaires pour se transformer en action collective. J’aime cette énergie, cette détermination à ne pas abandonner l’espace public numérique aux discours de haine. Même confortablement installée sur mon canapé, au cœur de la vallée de la Moselle, je retrouve cette effervescence militante qui m’anime tant. Et je me dis que la résistance peut aussi naître là, derrière nos écrans, pour peu qu’elle ne s’y enferme pas.

Mais il est temps de quitter mon canapé, car nous attendons depuis notre arrivée une ouverture particulièrement prometteuse : celle du restaurant de l’hôtel qui propose des gaufres, des coupes glacées et autres gourmandises entièrement véganes ! Fermé le lundi et le mardi, il nous a fallu patienter jusqu’à ce mercredi pour découvrir enfin ses merveilles.

À 14 heures, nous voilà donc installées dans cette nouvelle salle, bien décidées à nous offrir un dessert gargantuesque. Et ici, manifestement, la gourmandise ne connaît aucune limite ! Les portions sont absolument déraisonnables : gaufres généreusement garnies, chantilly, glace, fruits, chocolat… Une véritable débauche de douceurs ! Après les falaises de schiste de ce matin, me voilà confrontée à une autre forme de dénivelé, celui des montagnes de chantilly. Et cette fois, aucun risque de vertige !

Mais ce qui me plaît tout autant dans cette salle, c’est sa décoration résolument engagée. Sur les murs, de petites ardoises affichent des messages qui ne laissent aucun doute sur les convictions de l’établissement. « Être végane, c’est le minimum que nous puissions faire », peut-on lire sur l’une d’elles. Et puis cette formule pleine d’humour : « Désolé, je n’embrasse que les véganes ! »

Et franchement, qu’est-ce que ça fait du bien ! Depuis des années, je vois le véganisme se faire déposséder de son sens, récupéré par les discours écologiques, les préoccupations de santé et les stratégies commerciales. On nous parle de protéines végétales, de bilan carbone, de consommation responsable, de petits gestes pour la planète. Mais où sont passés les animaux dans tout ça ? Celles et ceux dont on exploite les corps, dont on contrôle la reproduction, qu’on enferme et qu’on tue ? Ce sont pourtant les premières victimes, et les voilà reléguées au second plan, parfois même complètement effacées du discours. Comme si le véganisme devait absolument servir les intérêts humains pour devenir acceptable ! Ici, rien de tout cela. On ne cherche pas à édulcorer le propos pour ne froisser personne. On assume que les autres animaux ne nous appartiennent pas, que leur existence n’est pas à notre disposition et que refuser leur exploitation n’est pas un supplément de vertu, mais une exigence éthique fondamentale. Et moi, qui passe tant de temps à rappeler cette évidence, je savoure le bonheur de n’avoir, pour une fois, rien à expliquer. Même pas au moment de commander une énorme glace couverte de chantilly (un banana split) !

D’ailleurs, plus les jours passent, plus je mesure à quel point cet hôtel est exceptionnel. Les petits déjeuners à volonté sont d’une abondance que je n’avais encore jamais rencontrée en soixante ans, même dans des établissements réputés pour leurs buffets copieux. Du salé, du sucré, des boissons à profusion, jusqu’aux mousseurs pour les laits de soja et d’avoine ! Le choix est presque étourdissant. Ajoutons à cela un patron adorable, qui parle français, un accueil chaleureux pour les chiens, plusieurs espaces de restauration et, juste derrière les portes de l’hôtel, une région qui regorge de sentiers magnifiques. Je crois bien avoir trouvé une adresse où je reviendrai avec un immense plaisir.

Ce soir, nous testerons d’ailleurs le restaurant de cette partie de l’établissement, différent de celui où nous avons dîné jusqu’à présent. Encore quelques découvertes culinaires en perspective !

Je crois que ces vacances remplissent merveilleusement leur rôle. Je suis venue chercher une pause après des semaines particulièrement éprouvantes. Et je retrouve surtout ce plaisir immense de disposer de mon temps, de marcher sans autre obligation que celle de suivre le sentier, de m’arrêter aussi longtemps que je le souhaite devant ce qui m’intrigue.

Du temps pour regarder, pour découvrir, pour m’émerveiller. Et surtout, aucune urgence à être ailleurs.

JOUR 4 | Dans les brumes de la Moselle

Ce matin, c’est la brume qui nappe les coteaux visibles depuis la chambre de l’hôtel d’un joli gris laiteux, tout à fait de saison. Les vignobles se devinent à peine, les hauteurs ont disparu et la vallée semble encore hésiter à se réveiller. J’aime beaucoup cette atmosphère automnale, un peu mélancolique, qui donne envie de prendre son temps.

Dès le réveil, je sors Rosa puis Suzy pour leur premier tour du jour. Rosa expédie son pipi et réclame aussitôt de rentrer. Elle n’est décidément pas du matin ! Suzy, elle, apprécie un petit tour pour marquer plus sérieusement son passage et nous partons généralement pour une vingtaine de minutes.

Vient ensuite le petit-déjeuner à volonté, devenu l’un de nos plaisirs quotidiens.

Puis nous repartons pour une deuxième sortie des chiennes, avec une petite organisation bien rodée. Cette fois, nous prenons la voiture pour emmener Suzy faire un circuit un peu plus long, une trentaine de minutes au maximum. L’idée est qu’elle ait elle aussi le sentiment de partir en randonnée. Avec son arthrose, il faut désormais adapter les distances, mais je tiens à ce qu’elle continue à profiter de ces escapades, à son rythme, sans être systématiquement cantonnée aux promenades autour de l’hôtel. Une fois son expédition terminée, je la raccompagne dans la chambre. Elle s’installe sur le lit pour un repos bien mérité.

Aujourd’hui, une idée me trotte dans la tête depuis lundi.

Lors de notre première randonnée, j’avais aperçu, sur l’autre rive de la Moselle, ce que je croyais être les ruines d’un château. Une silhouette de vieilles pierres, accrochée à la hauteur, qui avait immédiatement éveillé ma curiosité. Renseignements pris, il ne s’agissait pas d’un château, mais des vestiges d’un ancien monastère. Évidemment, j’ai aussitôt tracé un itinéraire sur Komoot pour aller découvrir l’endroit !

Nous voilà donc parties pour une randonnée d’une dizaine de kilomètres et 300 mètres de dénivelé, sur l’autre versant de la vallée, avec un objectif bien précis : retrouver ces ruines et découvrir leur histoire.

Mais la véritable surprise de cette journée sera la forêt.

Depuis notre arrivée sur les bords de la Moselle, nous avons surtout marché à travers les vignobles, sur ces coteaux abrupts où les rangs de vigne semblent parfois défier les lois de la gravité. Aujourd’hui, changement complet de décor. Très vite, les chemins nous entraînent sous les arbres, dans une succession de vallons boisés et de sentiers qui épousent les reliefs.

Et quel bonheur !

La brume est encore bien présente. Elle s’accroche aux branches, estompe les perspectives, efface les collines. Les troncs se succèdent dans une lumière diffuse, les chemins disparaissent derrière les courbes du terrain. Le schiste affleure partout, tantôt en parois abruptes, tantôt en feuillets qui se détachent et s’accumulent sur les talus. Sous nos pieds, les feuilles mortes recouvrent les pierres. Au-dessus de nos têtes, les derniers feuillages mêlent leurs jaunes, leurs roux et leurs bruns aux verts plus sombres de la forêt.

Je retrouve ici quelque chose des Vosges et de la Forêt-Noire, cette impression délicieuse de s’enfoncer dans un massif boisé sans savoir exactement ce que le prochain tournant nous réserve. C’est ce que j’aime tant dans la randonnée : marcher, découvrir, observer, m’arrêter devant une roche, un arbre, une ruine ou un détail qui aurait échappé à un regard pressé. C’est ainsi que je me ressource.

Nous croisons une petite cascade, presque cachée dans un ravin encombré de branches et de pierres. L’eau glisse sur les gradins de schiste sombre, parmi les mousses et les feuilles tombées. La brume l’enveloppe encore, estompant ses contours, mais le bruit de l’eau qui dévale les roches résonne distinctement dans le silence de la forêt. On l’entend bien avant de la découvrir, comme si cette petite cascade, presque invisible dans le brouillard, occupait à elle seule tout le vallon.

Peu à peu, la brume se déchire. Le soleil commence à traverser les arbres et ses rayons obliques révèlent alors un spectacle extraordinaire : partout, des toiles d’araignées jusque-là invisibles apparaissent dans la lumière. Tendues entre les branches, accrochées aux herbes ou tout près du sol, elles scintillent de milliers de minuscules gouttelettes. Certaines dessinent de grandes rosaces presque parfaites, d’autres ne sont que de délicats entrelacs. À chaque détour du sentier, j’en découvre de nouvelles. Je m’arrête, je m’approche, je change d’angle pour les regarder à contre-jour.  La forêt semble soudain parée de milliers de fils d’argent.

Et le spectacle ne s’arrête pas là. Le soleil transperce les dernières nappes de brume et illumine des pans entiers de forêt. Les troncs se découpent dans la lumière, les feuillages prennent des teintes dorées et, par endroits, les vallons s’ouvrent devant nous, couverts de toutes les couleurs de l’automne. Les versants se succèdent, arrondis ou abrupts, sans que l’on distingue la moindre habitation. La Moselle, pourtant toute proche, reste longtemps invisible.

Et puis, au détour du chemin, apparaissent enfin les ruines que j’avais repérées lundi depuis l’autre rive du fleuve.

Je comprends immédiatement pourquoi je les avais prises pour celles d’un château ! Les murs de schiste sont imposants, les arcs encore bien visibles et les pierres, empilées en fines couches irrégulières, ont pris toutes les nuances du brun, du gris et du roux.

Mais ces murs racontent une tout autre histoire.

Nous sommes sur les vestiges du monastère de Wolf, où s’installe en 1478 une communauté de frères appelés les Kogelherren, du nom du capuchon qu’ils portaient. Ils appartiennent à un mouvement de renouveau religieux né à la fin du Moyen Âge dans les Pays-Bas, la Devotio moderna, qui prône une foi plus personnelle, une existence simple et le partage de la vie quotidienne.

Le lieu, pourtant, était déjà consacré à la religion depuis longtemps : une église y est mentionnée dès 1255. Les nouveaux arrivants vont progressivement transformer les bâtiments et faire construire, à la toute fin du XVe siècle, une nouvelle maison communautaire. Mais leur histoire est mouvementée. Un incendie frappe les lieux en 1517 et, quelques décennies plus tard, les bouleversements religieux du XVIe siècle accompagnent la disparition de la communauté.

Le plus étonnant, c’est que le monastère ne disparaît pas entièrement avec ses occupants. Au XVIIIe siècle, ses murs servent de carrière : on prélève des pierres pour construire ou réparer des maisons du village de Wolf. Une partie de ce monastère se trouve donc peut-être encore aujourd’hui dans les murs des habitations alentour ! J’aime beaucoup cette idée, celle de pierres qui traversent les siècles en changeant simplement de fonction.

Je m’attarde devant les ouvertures, les arcs et les pans de murs encore debout. La végétation s’est installée dans les fissures, les pierres se délitent par endroits et l’on peine à imaginer les bâtiments dans leur ensemble. C’est précisément ce qui me plaît dans les ruines : elles obligent à chercher, à imaginer, à se poser des questions. Elles ne livrent jamais toute leur histoire au premier regard.

Et puis, dans un renfoncement de ces vieilles pierres, une découverte inattendue…

Un minuscule autel a été aménagé dans un cadre de bois. Un petit ours en peluche, fatigué et décoloré, est assis contre le mur. À côté de lui, quelques cailloux, un bocal et une petite image de fleur. Des mots, des prénoms et des dates ont été inscrits à la main sur le cadre. Je distingue notamment le prénom Paulinho.

Je ne sais pas à qui s’adresse cet hommage, ni quelle histoire se cache derrière ces objets. Mais cette petite peluche esseulée m’attendrit beaucoup. Au milieu des imposantes ruines du monastère, quelqu’un a choisi ce modeste recoin pour déposer quelques objets et laisser une trace personnelle. Je reste un moment à les regarder, intriguée par cette histoire dont je ne saurai probablement jamais rien.

Nous reprenons ensuite notre chemin à travers la forêt. Le soleil a désormais largement pris le dessus et les couleurs sont magnifiques. Les reliefs se dévoilent, les feuillages brillent sous la lumière, les vallons s’étendent devant nous. Puis les premières vignes réapparaissent, avec leurs terrasses retenues par des murs de schiste et leurs escaliers de pierre qui grimpent à flanc de coteau.

La vallée retrouve peu à peu ses contours. Au loin, les villages se dessinent dans les dernières nappes de brume. Les rangs de vigne jaunis par l’automne contrastent avec les forêts qui recouvrent les hauteurs.

Nous aurons finalement très peu aperçu la Moselle pendant cette randonnée. La brume nous a longtemps caché les panoramas sur ses méandres, mais elle nous a offert autre chose, peut-être même quelque chose que je préfère : une véritable immersion dans la forêt, loin des villages et des chemins fréquentés.

C’est ma randonnée préférée depuis notre arrivée.

J’avais tracé ces dix kilomètres pour rejoindre les ruines d’un monastère aperçu depuis l’autre rive de la Moselle, mais c’est la forêt elle-même qui m’aura le plus enchantée. Ses sentiers escarpés, ses parois de schiste, sa petite cascade et surtout cette lumière incroyable qui transperçait la brume et révélait des milliers de fils d’argent entre les arbres. Avec ces toiles d’araignées et ces ruines médiévales, difficile de trouver une randonnée plus appropriée à la semaine de Toussaint !

Je suis venue dans cette vallée pour me reposer après un début d’année scolaire particulièrement éprouvant. Mais le repos, pour moi, ne consiste pas nécessairement à ne rien faire. Il est aussi dans ces heures passées à marcher, à suivre un sentier simplement parce qu’il m’intrigue, à vouloir comprendre ce que racontent les paysages et les pierres.

De retour à l’hôtel vers 14 h, je file sous la douche pendant que Phlau emmène Suzy faire son petit tour de quartier. Puis direction le restaurant pour profiter d’un bon repas après ces dix kilomètres de randonnée. Et quel luxe de séjourner dans un établissement entièrement végane ! Pour une fois, nul besoin de chercher où manger, de consulter les cartes, de poser mille questions sur la composition des plats ou de prévoir des solutions de repli. Tout est accessible, tout est pensé pour nous, et nous pouvons simplement nous installer à table et nous régaler. Cette tranquillité d’esprit, si rare en voyage, fait elle aussi partie du repos que je suis venue chercher. Ne rien avoir à organiser, à anticiper ou à justifier, juste profiter. C’est aussi une manière de me « soigner », de retrouver un peu de cette légèreté dont j’ai tant manqué ces derniers mois. Puis retour dans la chambre pour rédiger mon journal, trier quelques photos et me reposer tranquillement avant de redescendre dîner ce soir. Quel bonheur de pouvoir, pour quelques jours, se laisser porter par un quotidien aussi simple !

JOUR 5 | Retour

Dernier petit déjeuner pantagruélique. Je crois que je ne me lasserai jamais de ces tables généreuses où tout est végane, où l’on peut goûter à tout sans se poser la moindre question, sinon celle de savoir s’il reste encore un peu de place dans notre estomac !

Dernier petit tour sur les coteaux, nimbés de rosée et de cette lumière douce qui rend les matins d’automne si beaux. J’essaie de retenir encore un peu ces paysages, cette atmosphère, ce sentiment délicieux de n’avoir rien d’autre à faire que de regarder autour de moi.

Et puis il faut bien repartir. Trois heures plus tard, nous retrouvons notre maison, nos habitudes et tout ce que nous avions laissé derrière nous pendant ces quelques jours.

Un petit mot sur le séjour, parce que cet hôtel mérite vraiment qu’on s’y attarde. Pour cinq jours, avec la demi-pension, les boissons et les repas du midi (enfin, plutôt ceux de 14 h, au retour de nos randonnées !), nous en avons eu pour environ 600 € chacune. La cuisine étant ouverte en continu du mercredi au dimanche, nous pouvions manger à notre rythme, sans jamais avoir à courir après les horaires. Au regard de la qualité, de la diversité et, il faut bien l’avouer, des quantités englouties et des deux kilos pris, je trouve le tarif tout à fait honnête !

Mais le véritable luxe de ce séjour était ailleurs. Pendant cinq jours, je n’ai eu à me préoccuper de presque rien. Pas de repas à organiser, pas de contraintes, pas d’obligations. Seulement des sentiers à parcourir, des paysages à découvrir, des pierres chargées d’histoire, de longues nuits de sommeil et le plaisir de retrouver Phlau, Rosa et Suzy dans notre grande chambre après chaque escapade.

Je mesure combien cette parenthèse m’a fait du bien. Je suis arrivée épuisée par un début d’année scolaire éprouvant, avec cette sensation de devoir constamment me battre, expliquer, défendre, résister. Ici, j’ai retrouvé ce qui me ressource profondément : marcher pendant des heures, m’émerveiller d’un détail, m’arrêter devant une ruine, chercher à comprendre l’histoire d’un lieu, me perdre un peu dans mes pensées. Rien de spectaculaire, finalement, mais tout ce qui me permet de me retrouver.

Et pourtant, je sais que le retour au quotidien ne sera pas simple. Parce qu’au-delà du travail, il y a aussi les luttes, les injustices qui s’accumulent, les violences qu’on ne peut pas faire semblant de ne pas voir. Cette nécessité presque permanente de réagir, de dénoncer, de prendre position. Je ne sais pas regarder ailleurs, et je n’en ai d’ailleurs aucune envie. Mais je commence à comprendre que cet engagement, aussi essentiel soit-il pour moi, ne peut pas occuper chaque instant, jusqu’à ne plus me laisser la moindre place.

Ces cinq jours ne m’ont évidemment pas réconciliée avec le monde. Ils m’ont simplement permis de m’en éloigner suffisamment pour retrouver un peu de souffle.

Je n’ai pas besoin de moins me battre pour la justice sociale. J’ai besoin de ne pas m’épuiser à le faire.

Et c’est peut-être ce que je voudrais réussir à préserver de cette petite bulle mosellane.